• Soliman Ier (1494-1566)

    Soliman Ier (1494-1566)

    Par Tatiana Pignon

    Soliman (ou Suleyman) Ier, dit Soliman le Magnifique en Occident et le Législateur [1] en Orient, est sans conteste le plus célèbre sultan de l’histoire ottomane. Son règne (1520-1566) est considéré comme l’apogée de l’Empire ottoman. En effet, tant à l’extérieur, par ses conquêtes et son rayonnement diplomatique, qu’à l’intérieur, par la réorganisation administrative de l’Empire et le contrôle de l’économie et des finances, Soliman fait de l’Empire ottoman une grande puissance méditerranéenne et orientale, menaçant jusqu’aux États européens. Si son héritage ne demeure pas intact après sa mort, il laisse une trace durable dans l’histoire et la mémoire ottomanes, permettant ainsi de mieux comprendre l’histoire de l’Empire jusqu’au XXe siècle.

     

    Soliman le Magnifique : l’Empire ottoman à son apogée

    C’est sous le règne de Soliman, dixième sultan ottoman, que l’Empire atteint sa plus grande extension territoriale. Fils de Sélim Ier, le conquérant de la Syrie (1516) et de l’Égypte (1517), Soliman poursuit l’œuvre de son père en prenant tour à tour Belgrade (1521) ; l’île de Rhodes, fief des chevaliers hospitaliers de Saint-Jean-de-Jérusalem qui s’y étaient installés après les croisades (1522) ; la majeure partie de la Hongrie après sa victoire contre les Autrichiens et les Magyars à Mohács (1526) ; l’Azerbaidjan (1533-1534) ; Bagdad et l’Irak (1534) ; le Yémen et Aden (1538). Moins de vingt ans après le début de son règne, tous les territoires arabes du Proche-Orient sont donc passés sous domination ottomane. Dans le même temps, il consolide les conquêtes paternelles en réprimant vigoureusement les révoltes de Syrie (1520-1521) et d’Égypte (1523-1524). Il asseoit également le pouvoir ottoman sur l’Iran avec la paix de 1555, après une expédition contre le shah Tahmasp. De plus, l’activité des corsaires turcs et l’efficacité de la flotte ottomane permettent également de chasser les Vénitiens de la Méditerranée et de placer la Tripolitaine, l’Algérie et une partie de la Tunisie sous suzeraineté ottomane. Lorsqu’en 1574, après la bataille de Tunis, ces pays seront définitivement occupés par l’Empire, tout le monde arabo-musulman se trouvera sous domination ottomane.

    À l’instar de nombreux dirigeants musulmans, le sultan se conçoit comme un « guerrier de la foi » (gazi), qui s’oppose nécessairement au grand empereur chrétien qu’est Charles Quint ; c’est pourquoi, contrairement à son père Sélim, il regarde davantage vers l’Europe que vers l’Asie. Non content de s’attaquer aux Balkans, Soliman mène son armée jusqu’au cœur de l’Europe, à Vienne, capitale de l’Empire autrichien avec qui il est en conflit sur la question de la Hongrie : le grand siège de 1529 fait trembler l’Europe entière. Toutefois, la difficulté du siège – qui dure environ un mois – a raison de l’immense armée rassemblée par le sultan ottoman (plus de cent mille hommes), qui bat en retraite à la mi-octobre. Mais l’Empire de Soliman n’en conserve pas moins en Europe une puissance diplomatique remarquable, fondée sur une force militaire d’autant plus impressionnante que l’armée immense de Soliman est, au contraire des armées occidentales, extrêmement disciplinée et performante. L’exemple le plus probant de cette influence diplomatique est l’alliance qui l’unit à François Ier contre l’empereur du Saint Empire romain germanique, archiduc d’Autriche et prince des Espagnes, Charles Quint. Le roi de France est en effet très hostile au désir de Charles Quint de reconstituer un grand empire qui prendrait la tête de la Chrétienté, l’unifiant ainsi face à la poussée du monde musulman en Méditerranée et dans les Balkans. L’accord entre le sultan ottoman et le roi de France est matérialisé par la signature du traité de 1536, posant les bases d’une alliance qui durera deux siècles et demi (jusqu’à l’expédition d’Égypte de Bonaparte), et affirmant la place importante qu’occupe désormais le sultan ottoman dans les affaires européennes.

    Dans le domaine culturel également, le règne de Soliman marque l’apogée de l’Empire. Le sultan s’attache le talentueux architecte Mimâr Sinân, qui crée un nouveau type de mosquée inspiré de la basilique byzantine Sainte-Sophie : la mosquée de Soliman, celle de Rüstem Pacha ou celle de Shehzadé à Constantinople, celle de Sélim à Andrinople comptent parmi ses plus belles réalisations. La céramique connaît également un renouveau important, notamment à Nicée, et décore les intérieurs des palais et des mosquées. Malgré la position ambiguë de l’islam quant à la peinture [2], de grands peintres représentent des scènes de cour ou de chasse sur un mode très réaliste, même si l’influence de la peinture iranienne – qui idéalise davantage ses personnages – se fait sentir. Enfin, une véritable constellation de poètes [3] gravite autour du sultan et des « grands » de l’Empire, qui les protègent. Avec de grands noms, comme ceux de Fuzulî ou de Bakî, et une multiplication de cercles littéraires à travers tout l’Empire, le siècle de Soliman est véritablement l’âge d’or de la littérature ottomane.

    Soliman le Législateur : la gestion de l’Empire

    À l’intérieur même de l’Empire, Soliman Ier entreprend une grande réorganisation administrative, rendue nécessaire par l’extension des territoires et la conquête de nouvelles provinces. Un très grand nombre de règlements, publiés pendant son règne, permettent d’améliorer la gestion des provinces – chose d’autant plus nécessaire que Bagdad, par exemple, est très éloignée de Constantinople, sans parler des territoires d’Afrique du Nord – et de renforcer l’Empire par une centralisation poussée. L’intégrité de l’Empire ottoman est également assurée par le contrôle serré des fonctionnaires et des dignitaires qui relaient l’autorité du sultan, qui permet d’éviter la mise en place de potentats locaux pouvant mettre en cause le pouvoir impérial. L’action intérieure de Soliman est particulièrement forte dans le domaine de l’économie et des finances, organisées par un gouvernement que Fernand Braudel qualifie de « méticuleux, autoritaire et dirigiste » [4]. Par exemple, les grands importateurs de blé et de viande, produits qui constituent la base de l’alimentation turque, sont étroitement surveillés par le pouvoir, qui compte ainsi empêcher la hausse artificielle des prix. Les consommateurs comme les commerçants sont donc efficacement protégés, sous l’autorité impériale. Les finances de l’État sont prospères, notamment grâce au commerce de la soie et des épices, sur lequel des taxes sont prélevées à chaque point de passage.

    Le sultan mène également une politique de relative tolérance religieuse, là encore très pragmatique dans un Empire qui compte plus de trente millions d’habitants d’origines et de confessions très diverses. Selon le système des millet, les non-musulmans sont organisés par confession, reconnaissent la protection ottomane par le biais d’un impôt et conservent toute liberté religieuse et professionnelle. Soliman agit conformément au vieux principe énoncé dans le Livre de conseils au prince : « Pas de pouvoirs sans soldats, pas de soldats sans argent, pas d’argent sans le bien-être des sujets, pas de sujets sans justice » [5] ; l’Empire ottoman est donc bien tenu d’assurer la sécurité et le bien-être de ses sujets, sans exceptions.

    Héritage et mythe de l’âge d’or

    Le règne de Soliman Ier marque durablement l’histoire de l’Empire ottoman, d’abord sur la question des frontières, qui ne sont presque pas modifiées jusqu’en 1683. De plus, l’alliance franco-ottomane de 1536 inaugure le système des capitulations, ces « droits de pavillon » commerciaux concédés par le sultan à certaines puissances étrangères, qui seront l’un des principaux instruments de la pénétration européenne dans l’Empire au XIXe siècle. En revanche, si les conquêtes de Soliman demeurent pour la plupart des territoires ottomans, la période glorieuse des victoires successives est bien terminée : en 1571, la bataille de Lépante voit la destruction de la flotte turque par une armée coalisée menée par Philippe II d’Espagne ; plus important encore, il semble que les limites de la conquête soient atteintes, du côté de l’Europe comme de la Perse. André Clot voit dans « l’esprit de conquête » la force vive de l’Empire ottoman sous les dix premiers sultans de la dynastie ; il est incontestable que la fin des succès après la mort de Soliman légitime clairement, pour les historiens ottomans, l’idée d’un « déclin » opposé à « l’âge d’or » des conquêtes. Toutefois, si le règne de Soliman fut indiscutablement une période florissante pour l’Empire ottoman, il faut souligner que c’est justement l’historiographie impériale elle-même qui lui a conféré, presque immédiatement, la dimension quasi mythique qu’il a encore aujourd’hui : Soliman lui-même avait connu des échecs, comme celui du siège de Malte en 1565, ou du siège de Vienne. Enfin, des éléments conjoncturels sont également à prendre en compte : la fin du XVIe siècle marque dans toute l’Europe et le monde méditerranéen le début d’une période de crise, avec la mise en place de nouvelles conditions économiques – notamment la révolution des prix, et l’afflux d’or et d’argent venus du Nouveau Monde, qui entraînent l’inflation. Dans cette situation, la stabilité économique maintenue par Soliman pendant son règne n’est plus tenable dès lors que de nouvelles richesses – issues du butin des conquêtes – n’affluent pas dans l’Empire, d’autant plus que les guerres contre l’Autriche coûtent extrêmement cher. L’équilibre s’effondre avec le recours à la ferme fiscale, c’est-à-dire la vente au plus offrant du droit de percevoir l’impôt, qui ouvre la voie aux abus. Dès la fin du XVIe siècle, l’État ottoman se trouve donc en situation de déficit. Face à cette situation difficile, il n’est pas étonnant que le règne de Soliman apparaisse comme un véritable âge d’or, marqué par la prospérité, la stabilité et le rayonnement politique.

    Le règne de Soliman Ier est donc bien une période décisive de l’histoire de l’Empire ottoman, dont elle marque un véritable tournant : Soliman est le dernier sultan à faire rayonner ainsi l’Empire, sur tous les plans. Il se rapproche en ce sens de plusieurs de ses contemporains, comme François Ier en France, ou Charles Quint en Espagne. Toutefois, si la période suivante peut apparaître comme une phase de déclin par rapport à un âge d’or mythifié, l’Empire ottoman reste jusqu’au début du XXe siècle une grande puissance à l’échelle mondiale, vaste, peuplée et influente.

    Bibliographie :
    - Fernand Braudel, La Méditerranée et le monde méditerranéen à l’époque de Philippe II, Paris, 1949, rééd. 1993, Le Livre de Poche, 533 pages.
    - André Clot, Soliman le Magnifique, Fayard, 1983, 469 pages.
    - Vincent Gourdon, « Soliman le Magnifique (sultan ottoman) », Encyclopédie Universalis.
    - Robert Mantran dir., Histoire de l’Empire ottoman, Paris, Fayard, 2003, 810 pages.
    - Robert Mantran, « Soliman le Magnifique ou Sulayman », Encyclopédie Universalis.

    [1Kanunī en turc.

    [2L’interdiction de représenter des êtres animés se fonde sur deux passages du Coran qui condamnent formellement les idoles, mais non toute représentation, et sur un autre qui dit que Dieu est le seul « musavir », mot qui signifie à la fois « créateur » et « peintre » en arabe et en turc. Elle est reprise par des hadîth (paroles censément prononcées par le Prophète et ses premiers compagnons), mais son fondement théologique est donc incertain et a fait l’objet d’une immense exégèse.

    [3André Clot, Soliman le Magnifique, p. 353.

    [4Cité dans André Clot, Soliman le Magnifique, p. 284.

    [5Cité dans André Clot, Soliman le Magnifique, p. 290.

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