• Chateau Hydra jean Geiser

    Les débuts de la photographie coïncident avec la conquête de l’Algérie par les Français.

    Les témoignages des photographes de la deuxième moitié du XIXe sur l’Algérie sont encore méconnus, ils concernent l’histoire de l’art, les techniques photographiques, l’ethnographie, la sociologie et l’Histoire. Certains d’entre eux sont envoyés comme correspondants de revues ou pour produire des albums, ainsi connaît-on Félix-Jacques Moulin par Souvenirs d’Algérie ou l’Algérie photographiée. D’autres n’y ont fait que de courts séjours.

    Quelques-uns font le choix de s’installer en Algérie, ce sont : Jean-Baptiste Alary, Jean Geiser, Jean Prod’hom ayant lui une vocation de voyageur enfin d’autres comme Gustave de Courcival et Guillaume de Champeaux participent à des explorations dans le Souf ou l’extrême Sud algérien.

    Peintures et Photographies orientalistes

    Les peintres ont les premiers représenté l’Algérie. Avec la prise d’Alger, envoyés pour des missions précises les artistes forgent une iconographie officielle. Horace Vernet dans sa toile monumentale Prise de la smalah d’Abd-el-Kader magnifie l’exploit militaire. D’autres artistes inventent l’Orient et en restituent une image rêvée.

    La soif des images « faites sur le motif » en Orient n’est pas étrangère à la naissance de la photographie. Le fameux coup d’éventail administré par le dey Hussein au consul de France qui déclenche les hostilités entre les deux pays date de la même année (1827) que les premières images livrées par Nicéphore Niépce. Le daguerréotype, lourd et inconfortable, est abandonné au profit du calotype auquel succéderont les plaques de verre au collodion.

    L’installation progressive des colons en Algérie, les facilités de voyages font que très rapidement les photographes vont suivre les peintres.

    À la fin des années cinquante, l’orientalisme photographique et l’orientalisme pictural font route ensemble sans se trouver toutefois sur un pied d’égalité. Si la photographie n’est pas encore admise dans le cercle des beaux-arts, l’appareil photographique devient indispensable pour enregistrer les traces des voyages. Des peintres comme Horace Vernet emploient la photographie ainsi que les archéologues, les ethnographes ou les géographes car cette technique garantit l’authenticité d’une réalité souvent inaccessible au spectateur.

    Les peintres tentent d’opérer une fusion contre-nature : allier le réel à l’imaginaire ce qui donne un kitsch exotique, une forme de pittoresque sans frontières.

    La peinture et la photographie orientalistes recréent, sur un mode souvent nostalgique, une sorte d’âge d’or permettant de se détourner du présent. Dans cet effort de transposition, si l’iconographie choisie par la peinture et par la photographie est semblable, ce sont les méthodes plastiques employées dans chacun de ces deux domaines qui diffèrent. Les artistes s’aident ainsi de la photographie comme aide-mémoire ; l’appareil photographique est une caisse d’enregistrement dénuée d’imagination. D’autres peintres se plaignant cruellement de manquer de modèles en Algérie utilisent les photographies, académies composées comme substituts. (1)

    Par ailleurs, de nombreux clichés seront utilisés par la presse illustrée sous forme de gravures pour servir de support à la politique coloniale de Napoléon III. Le photographe Jean Moulin devait d’ailleurs brosser le portrait de cette politique coloniale en s’attachant à prendre des portraits de militaires français et d’algériens favorables à la présence française. Adepte de la photographie d’atelier, Moulin compose ses portraits d’algériens comme il l’avait fait pour les académies, en s’attachant aux jeux des draperies et faisant poser ses sujets sur des tapis assemblés, qui permettent parfois de reconnaître la patte du maître.

    La photographie n’est pas encore considérée comme une forme d’expression artistique, pourtant les clichés qui interviennent dans la fabrication de toute image n’échappent pas aux critères de la composition et du choix du sujet.

    L’organisation plastique de la photographie obéit aux mêmes conventions que celles de la peinture. Elle cherche à répondre avant tout à la demande d’images stéréotypées, d’une lecture facile et immédiate. L’image orientale au XIXe ne supporte aucun contraste, aucune contradiction et préfigure celle des affiches publicitaires pour des voyages au Maghreb. La partie montrée de la réalité ne doit, en aucun cas, en suggérer une autre, dissonante ou tendue.

    Quelques lieux de conservation des photographies concernant l’Algérie

    La Société de géographie, fondée à Paris en 1821, dispose d’un fond très important déposé au département des Cartes et Plans de la Bibliothèque nationale de France.

    Dès 1861, la technique de la photographie est mentionnée dans les archives du dépôt de la Guerre, le ministre recommandant aux officiers de se mettre en relation avec le célèbre photographe Disdéri qui propose des cours de formation. A cette époque une colonne expéditionnaire dite « colonne du Souf » part d’Alger pour Touggourt, elle a laissé dans les archives photographiques de la Société un précieux témoignage, 107 photographies racontent en images son trajet : bureaux arabes, marchés et villages, assemblées de notables, campements nomades… tout y est représenté.

    Le Service photographique du musée de l’Armée ; Le Service historique de Versailles conservent un Album du 1er régiment de zouaves, 180 portraits d’officiers sont légendés qui ont participé aux campagnes de Crimée, d’Italie, de Syrie, du Sud algérien ; L’École Nationale supérieure des beaux-arts ; La Société Roger-Viollet (fonds Neurdein) ; Le Centre des Archives d’Outre-mer conservent le fonds Savorgnan de Brazza (1852-1905), mort à Dakar.

    LES PHOTOGRAPHES

    Les Photographes sont présentés dans l’ordre chronologique de leurs voyages ou de leur activité en Algérie.

    Delemotte ( ? 1798 – Alger ?).

    Un des tous premiers photographes installés en Algérie, il a pour élève Jean-Baptiste Alary qui ouvre un studio et s’associe à Mme Vve Geiser.

    Charles Marville (Paris 1816- 1878)

    Il gagne sa vie très jeune dans l’illustration et signe de nombreuses images du Paul et Virginie de Bernardin de St Pierre puis des Mille et une nuits. L’invention de Niépce et Daguerre en 1839 puis la divulgation vers 1850 du négatif papier dit calotype, le décident à changer de métier. Il devient « photographe du musée impérial du Louvre » et associé de Blanquart-Evrard un imprimeur photographique. Marville s’essaie à la tradition des « voyages pittoresques » et franchit la Méditerranée vers 1851. Les négatifs des épreuves prises en Algérie ont disparu, sans doute à cause de la chaleur. Les vues algériennes connues sont vite énumérées : Portrait d’un cheikh, deux images de femmes indigènes, Vue du bois sacré de Blida, l’ancien palais du dey d’Alger, le patio de l’archevêché, une porte de la Casbah. L’art du calotype s’affirme dans son habileté à rendre la lumière.

    À Paris, il photographie de nombreux monuments, parcourt la France, voyage en Allemagne.

    Excellent technicien il se met sans peine vers 1855 à la pratique de la plaque de verre au collodion. Il laisse ses collections aux archives de la Ville de Paris.

    Le Gray (Villiers-le-Bel 1820 – Le Caire, 1882)

    Il reçoit une médaille de première classe à l’exposition universelle de 1855. Excellent praticien, il s’est intéressé à la sensibilité des émulsions, à la qualité des papiers, à la rationalisation des opérations de tirage. Il a initié à la photographie ou conseillé nombre de ses contemporains

    Paul Jeuffrain (1808-1896)

    Manufacturier à Louviers (Eure) avant de devenir photographe, il pratique la calotypie et photographie l’Algérie en 1854. Il est membre fondateur de la Société française de photographie en 1854.

    John Beasly Greene (Le Havre, 1832- Le Caire, 1856)

    Fils d’un banquier américain, archéologue précoce, durant sa courte vie, Greene produit une œuvre impressionnante en Égypte et en Algérie. Il s’embarque en 1855 pour l’Algérie et travaille principalement à Cherchell et dans les environs du tombeau de la chrétienne ainsi qu’à Constantine en 1856. Il emploie la technique du négatif sur papier, mise au point par Henry Fox-Talbot.

    Jacques-Antoine Moulin (Montreuil-sur-Mer, 1802 - après 1875)

    C’est avec le daguerréotype qu’il commence la photographie en 1840, il débarque en Algérie en 1856, où il restera dix-huit mois, muni d’une lettre de recommandation du ministre de la guerre, le maréchal Vaillant. Moulin réalise quelques centaines de clichés (albumine ou collodion), des portraits et des prises de vue d’une Algérie inconnue. Il commercialise un ensemble de 300 photographies sous le titre Souvenirs d’Algérie ou l’Algérie photographiée.

    Gustave de Beaucorps (1825-1906)

    Originaire de Saintonge, de Beaucorps à trente-deux ans entreprend un voyage autour de la Méditerranée, il est en Algérie en 1859. La plupart de ses photographies sont des paysages, des monuments (de l’art musulman), des portraits, réalisés avec la technique du calotype.

    Il expose à la Société française de photographie en 1859.

    Jean-Baptiste Antoine Alary (Dausse (Lot-et-Garonne) vers 1810 – Alger, vers 1867)

    Encadreur-doreur un des premiers photographes d’Algérie, il est initié à la photographie par Delemotte, s’associe en 1854 avec Mme Vve Geiser. Son atelier à Alger (1, rue Neuve Majon) dispose d’une succursale à Bône.

    Dr Jakob August Lorent (1813-1894)

    Né à Charlestown aux États-Unis, il émigre en Allemagne et soutient en 1837 une thèse universitaire en sciences naturelles et s’intéresse à la photographie. Son premier voyage au Proche-Orient se situe en 1842, il devient en 1858 membre de la Société française de photographie et bénéficie des leçons de Le Gray, inventeur du procédé de photographie sur cire. En 1861, Lorent publie Égypte, Alhambra, Tlemcen, Alger, esquisses photographiques à la suite d’un voyage qu’il a effectué autour de la Méditerranée en 1859. Il contribue à la revue Le Moniteur de la Photographie où il décrit ses procédés de prises de vue. Il entre en 1858 à la Société française de photographie.

    André Adolphe Eugène Disdéri (Paris 1819- 1889)

    Disdéri vient à la photographie en 1848, ouvre un atelier à Brest puis dans plusieurs villes de France. L’on suppose qu’il accompagne l’empereur à Alger lors de sa première visite en 1860. Il dépose de nombreux brevets concernant les procédés photographiques.

    Gustave Alexandre Maurice Thimoléon Stelaye de Baigneux de Courcival (1834 – après 1884)

    Officier de cavalerie, il accompagne en 1861 l’expédition dite « colonne du Souf », d’Alger à Touggourt, traversant le Hodna, longeant l’Aurès pour atteindre les confins sahariens.

    De Jongh et Bargignac

    Photographes marseillais, ils s’associent pour produire des clichés de Touareg venus à Marseille en 1862 pour nouer des relations commerciales avec les plus importantes maisons d’exportation.

    Edouard-Denis Baldus (Grünebach (Allemagne), 1813 – Arcueil-Cachan 1889)

    Héliographiste (il est un des inventeurs du procédé initié par Niépce), Baldus innove plastiquement dans un registre très personnel, il se spécialise sur les viaducs, voies ferrées, ballasts et gares.

    Louis-Jean Delton (avant 1820-après 1896)

    Son appartenance au Jockey-Club explique la nature de son activité photographique. Il photographie Abd-el-Kader et sa suite venus à Paris en 1865.

    Claude-Joseph Portier (Paris, 1841 - ?)

    Portier a un studio à Alger ; il réalise de 1860 à 1880 une série de portraits, de scènes et de types intitulés Algérie pittoresque.

    Louis-Frédéric Geiser (La Chaux-de-Fonds 1841-Alger, 1870), Lucien-James Geiser (La Chaux-de-Fonds 1843 – Alger, 1872), Jean-Théophile Geiser (La Chaux-de-Fonds, 1848 – Alger, 1923)

    Les enfants de Lucien Geiser sont tous photographes. Le troisième, Jean Geiser, devient le plus connu car il réalise une importante série de scènes et de types qui sont reproduits en cartes postales. Il ajoute à cela une activité d’éditeur à Alger. Geiser est récompensé dans de nombreuses expositions ainsi qu’à Paris, Vienne, Amsterdam, Nice. Son studio est installé rue Bab-Azoun avec une succursale à Blida.

    Docteur J. Dummartin

    Nullement répertorié comme photographe professionnel, on a pensé qu’il s’agissait d’un ingénieur de la Société de construction des Batignolles. Celle-ci réalise la ligne de chemin de fer Bône-Guelma et la concession des lignes Soukh-Arhas-frontière tunisienne.

    Fernand Foureau (1850-1914)

    Grand explorateur du Sahara, il participe à la mission Foureau-Lamy patronnée par la Société de géographie en 1898. Au cours de précédents voyages en 1877, il crée avec son cousin la Société de l’Oued Rhir qui s’emploie au forage des puits et au développement des palmeraies entre Biskra et Touggourt. Sa collection de photographies appartient à la Société de Géographie.

    Jean Prod’hom (La Chaux-de-Fonds, 1827- après 1900)

    Avec sa femme, il ouvre un studio en 1867 et en 1879, il suit comme photographe le régiment du XVe bataillon de chasseurs, en campagne dans l’Aurès.

    Luigi Fiorillo

    Photographe italien, il expose pour la première fois à Naples en 1871. Il voyage dans tout le Moyen-Orient, rapporte des photos pittoresques et documentaires (travaux du canal de Suez, bombardements du port d’Alexandrie). Il couvre la campagne d’Italie en Abyssinie en 1887 et photographie Lambèse en Algérie.

    Charles Famin & Cie

    Famin photographe éditeur à Alger, rue Bab-Azoun, reçoit une médaille d’or en 1889. Son fils André-Adrien aurait accompagné la mission Galliéni au Soudan en 1888.

    Émile Frechon (1848 – Alger, 1921)

    Journaliste, il devient photographe à 37 ans. En 1887, il part à Alger sollicité par le photographe d’art Jules Gervais-Courtellemont. Il travaille dans l’oasis de Biskra

    Guillaume de Champeaux (1860-1913)

    Lieutenant au 1er régiment de spahis, il laisse un album personnel de photographies concernant Laghouat et El-Goléa.

    Albert Ballu (Paris, 1849 – 1939)

    Architecte des monuments historiques de l’Algérie en 1889, il dirige les fouilles de Timgad.

    Certaines photos sont réalisées en collaboration avec Neurdein.

    Étienne et Antonin Neurdein (N.D.)

    Fils du photographe Jean Neurdein dit Charlet, les deux frères reprennent la société Ferrier et Soulié. Antonin est admis à la Société française de photographie en 1884, ils s’associeront aux Établissement Lévy. En Algérie leurs documents concernent le Sahara, Tebessa, Bougie.

    Alexandre Leroux (Béziers, 1836 – Alger, 1912)

    Ce photographe a successivement trois ateliers à Alger, l’un d’eux acheté à Claude Portier. Ses trois fils reprennent ses affaires et effectuent des tirages d’après ses négatifs, portant le tampon « PHOT ; LEROUX, 14, rue Bab-Azoun, Alger. » Ce photographe nous laisse un reportage contemporain de l’affaire Dreyfus sur l’Algérie antijuive (troubles de février-mars 1898) qui est conservé au Centre des Archives d’outre-mer.

    Elisabeth CAZENAVE

    (1)  Sophie Biass-Fabiani, 1998, catalogue de l’exposition, Photographies de la collection Félix Ziem, Martigues, Musée Ziem, p. 31.                                            

    Bibliographie

    Jean-Charles Humbert, Jean Geiser photographe, éditeur d’art, Alger, 1848-1923, Ibis Press, Paris, 2008

    Catalogue du Musée-Galerie de la Seita, 1999, Photographes en Algérie au XIXe siècle.

    Extrait du Mémoire Vive

    Source :http://www.cdha.fr/

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  • Un professeur de l'université de Khémis Miliana tué par ses étudiants

    Un professeur de l'université de Khémis Miliana tué par ses étudiants
    Par Djamil Mesrer | 19 Juin 2017 | 21:33

    Un jeune enseignant à l'université de Khémis Miliana a été mortellement agressé par deux de ses étudiants cet après midi avons nous appris de source concordantes. Il s'agit de M. Karoui Serhan (Photo) qui a reçu plusieurs coups de marteau  sur la tête par les deux individus.  

    Nos sources précisent que ces étudiants assassins se sont acharnés sur leur propre professeur qui les a empêché de tricher durant l'examen. Avec cet acte sauvage, la violence à l'université atteint un pic sans précédent.  

    Il y a deux semaines c'est un enseignant à  l'université de Msila qui avait miraculeusement échappé à une tentative de meurtre par des étudiants. Il s'en est sorti après un séjour dans le coma.

    Source : https://www.algerie1.com/actualite/un-professeur-de-luniversite-de-khemis-miliana-tue-par-ses-etudiants

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  •        Dans l’Algérie coloniale, le club de sport, lors de sa fondation, à l’instar de toute association qui est créée est nommé en premier. Son appellation donne alors naissance à un sigle qui ne dépasse généralement jamais quatre lettres, définissant ses caractéristiques fortes, le nom du lieu qu'il représente (toponymique), le plus souvent, la ville et parfois, une commune ou un quartier, son objet social, les diverses activités sportives proprement dites, et la référence à la culture ethnico-religieuse de ses associés, la communauté qu'elle représente. Toutefois avant de se conformer aux conditions imposées par la loi de 1901 rendue exécutoire en Algérie par le décret du 18 septembre 1904, paru au J.O.R.F. n° 258 du jeudi 22 septembre 1904 et obtenir ainsi la légalisation par l’administration, le club sportif doit trouver un siège. Ce problème s’étant posé dès les premières créations et comme les réunions préparatoires se font le plus souvent dans le café, très vite une négociation est faite avec les propriétaires des cafés pour domicilier le siège. Ils acceptent le plus souvent, assurés d’avoir des clients et une animation. Ainsi, le café va jouer ce rôle primordial facilitant l’émergence du mouvement associatif sportif en permettant non seulement, la domiciliation des sièges sociaux des associations sportives mais aussi la tenue des réunions statutaires des sociétaires et des supporters, développant ainsi une nouvelle sociabilité citadine. A ce titre, le café, est un"lieu de mémoire" fort du sport. C’est pourquoi, l’histoire socio-politique du sport en Algérie, ne peut être appréhendée en dehors de l’histoire du café. Ce lieu de la Cité établissant des liens étroits avec la vie sociale et culturelle, s’est enrichi de la dimension sportive, au début du XXe siècle avec la colonisation française.

    Rappel historique

    Avant d’évoquer cet usage récent, sportif, essayons de faire une brève rétrospective de la naissance du café en Algérie. Cette approche socio-historique s'appuie essentiellement sur le matériau de la littérature et les archives. Tout d’abord le plus ancien texte relatif au café à Alger date du XVIIe siècle. Le café maure fait figure d’évènement nouveau par rapport au hammam , un espace marquant de la vie musulmane et de sociabilité féminine. L’auteur, Dan, R. P. Pierre (1937: 236.), voyageur, respectant l’orthographe de l’époque écrit: «C’est une coutume, de s’assembler dès le matin, dans les grandes ruës, où il y a des marchands, et dans les places publiques, où se tiennent les Bazars et les marchez. Là sur le bord des boutiques, ils s’entretiennent à discourir et à prendre dans de petites escuelles de porcelaine, du caué. Ce caué est une manière de breuvage noir, comme de l’ancre, qui leur semble fort sain et qui desseiche grandement : ils le boivent peu à peu à plusieurs reprises et employent à ce bel exercice deux ou trois heures du jour, dôt le reste se passe à prêdre du tabac en fumée : A quoy ils se plaisent si fort, qu’ils ne s’assemblent jamais en aucun logis qu’on ne leur en apporte aussi-tast». Dans cette description faisant suite à un voyage en Algérie, l'auteur met beaucoup plus l'accent sur le produit, la consommation de ce breuvage nouveau que sur l’espace. On retrouve un rapport entre cette substance médiumnique et les conversations. Mais il n'est question que de boisson. Là encore le café en tant que scène autonome (buyût el kahwa), n’a pas encore émergé puisque les consommateurs prennent le café dans les rues, aux portes des boutiques et sur les places publiques. Cette pratique amène Paul Mangin (1942. «Les origines du café maure en Afrique du Nord». Bulletin des Études Arabes, n°3 : 67), à supposer que l’introduction du café, boisson ou établissement, en Afrique du Nord et particulièrement à Alger, pourrait fort bien être due aux Turcs qui arrivent par voie de mer à partir de 1515 et s’installent en Algérie. Le café maure, lieu de consommation et espace social a une origine turque. Il fonde l’argumentation de son hypothèse en citant un certain nombre de faits, dont le premier, un des plus probants, est l’existence et la nature de l’odjaq ou foyer qui a toujours en Algérie, avec ses voûtes et ses faïences, un aspect monumental. «Il est l’âme pour ainsi dire du café maure; il y a un rite de l’odjaq. Or l’odjaq “foyer” est un élément essentiel de la vie turque”. Il continue sa démonstration en citant un autre fait :“Vers 1820, la café maure algérois était couramment appelé “Kiosque” cf. Revue Africaine 1920 (p. 100, note 1). Le mot vient du persan “Kuchk” et signifie à proprement parler “divan maintenu par des colonnes”, ce qui fait penser aux colonnades du vieux café de Fromentin place Kléber à Alger. Or comme l’odjâq, le Kiosque est essentiellement turc, et c’est un élément important dans la vie turque surtout citadine” 1. Examinant le vocabulaire qui se rattache au café maure, il est frappé par la prédominance des termes turcs ou persans qu’il retrouve. Le terme café, quahwa, est lui-même d’origine arabe incertaine, mais un très grand nombre d’autres mots ont une racine turque ou persane. Il cite odjâq: foyer, yadack : réservoir d’eau (turc), snî : plateau (turc), tchabtchâq : pot à boire (turc), telwa : marc de café (turc), boqrâdy : cafetière (turc), fendjâl : tasse (persan), zarf: soucoupe (prononciation turque de dh’arf), des noms de jeux comme les échecs: st’rondj, le jacquet: chachbâch, etc. S’appuyant sur un nombre de dates de voyageurs au Maroc et en Tunisie ainsi que d’historiens, il arrive à la conclusion que le café a été amené par les Turcs là où ils se sont installés et que les dates sont postérieures à celles données par Dan R Pierre de 1630. En revanche, le voyageur arabe Al Ayyâchi qui parcourût vers 1684 l’intérieur et le Sud du Maghrib, sans s’approcher des côtes, ne dit pas un mot du café maure ni même du café. Pourtant esprit curieux comme tant d’autres voyageurs arabes, il a noté nombre de détails sur les pays qu’il a traversés et les habitants de ces régions. C’est ainsi qu’il parle par exemple, de la répugnance des Nefzaoua pour le tabac. Tout compte fait, on peut supposer que le café est introduit en Algérie bien avant qu’il ne le soit en France. En effet, c'est en 1669 que Paris, qui est à son apogée et où les fêtes se succèdent, connut le café depuis l'arrivée du Sultan de Turquie avec cette boisson nouvelle qui délie les langues et affine les esprits. En 1680 sur la place Saint germain, le café fait son apparition dans le grand public comme à Constantinople où il attire surtout des oisifs qui cherchent de la distraction, de beaux esprits et des gens de lettres qui tout en buvant du café, passent le temps à lire, à jouer au tric-trac et aux échecs tandis que les poètes soumettent leurs vers aux jugements de leurs amis et par plaisanterie, on nomme aussi cette nouvelle institution «l’école de la connaissance » (mekteb i- ‘irfân). En 1689, un Italien, Procopio die costelli, crée à Paris, le premier café du monde, le Procope. D'autres établissements similaires ne tardent pas à s'ouvrir dans toute la France dont un à Grenoble en 1739, "le Café de la Table Ronde", qui est aujourd'hui le 2° plus ancien café de France.

    Dans l’histoire de l’Algérie, le café très prospère, est un véritable lieu de vie. Les orientalistes et certains ethnologues de la colonisation insistent sur la multifonctionnalité du lieu qui se transforme en dortoir pour certains voyageurs comme un caravansérail. “Le“café maure” est quelque chose de fort différent de nos estaminets français. On y consomme très peu et on n’y joue qu’assez rarement. C’est avant tout un lieu de conversation, de paresse, de repos, un endroit frais et ombragé pour la fumerie ou le rêve. On y fait la sieste, on y dort, on y accomplit, même ses dévotions. L’indigène, une fois accroupi sur ses talons, empaqueté dans son burnous, se considère comme chez lui. Immobile et taciturne, il regarde couler les heures avec indifférence et béatitude”. (Revue Africaine 1927. Compte-Rendu de l’ouvrage de Tailliart Charles, L’Algérie dans la littérature française, 1925).

    Dans d’autres témoignages d’écrivains, l’atmosphère qui règne dans le café maure est présentée comme extrêmement grouillante et pleine d’animation. On y souligne le côté bruyant et l’aspect non hygiénique du lieu. Si à Alger il y a de beaux cafés propres et confortables où on peut écouter de la musique et assister à des danses, en revanche à l’intérieur du pays, les cafés sont sales, bruyants et même sordides. Au point de vue répartition spatiale, à Alger «les cafés sont répartis dans toute la ville, mais c’est dans la rue menant au port que se pressent les plus importants au point que l’on parle parfois du quartier des cafés. C’est là que se réunissent les oisifs, que sont traitées les affaires, que l’on écoute les nouvelles, que l’on commente les derniers potins... Ce sont des cercles plus que des dépôts de boissons, cercles ouverts à tout venant». (Pierre Boyer .1963: 213-214)

    Sur le plan quantitatif, on donne le chiffre d’une soixantaine pour Alger, le même que celui d’Aubinose (Bulletin des Études Arabes, 1942, n° 2 : 69). Beaucoup se retrouvent à la Casbah. Mais l’établissement le plus fréquenté est celui qui se situe dans le quartier dit des cafés. Sur le plan architectural, la description des lieux en fait un joli cadre avec au centre un superbe jet d’eau, des pots de jasmin qui masquent les colonnes qui soutiennent la galerie d’étage. La cour intérieure se prolonge par des galeries parallèles, que soutiennent d’élégantes colonnettes de marbre et le long desquelles court une banquette de maçonnerie recouverte de nattes d’alfa. Des tables basses rondes ou octogonales, des plateaux de cuivre sont disposés çà et là. Les clients arrivent de bon matin. Maures et Turcs s'assoient en tailleur sur les banquettes, position particulière et difficile pour les Occidentaux qui l’appellent “position à la turque”, car ils doivent forcer leurs articulations.

    Il est le lieu de détente et de loisir profane des Musulmans. De nombreux témoignages surtout littéraires, romancés ou non, montrent que le café est le lieu de la sociabilité informelle. Pierre Boyer (Ibid : 214) le décrit comme tel à Alger, “Dès lors on reste là, à attendre que le temps passe, en regardant le va et vient des gens, tout en fumant avec gravité. Quelques conversations s’ébauchent mais les éclats de rire sont rares... Les commentaires se font à voix basse... L’après-midi, quelques musiciens viennent égayer l’assistance de leurs mélopées et de leurs chants. Certains cafés de la haute ville ont une clientèle spéciale : les fumeurs de hachisch”.

    On peut rajouter la dimension spectacle. Il serait l'équivalent “des barbiers”, boutiques qui sont plus qu’un salon de coiffure, mais aussi un club où l’on cause et des “Karagous”, un succédané du théâtre, relevant des ombres chinoises et du polichinelle turc,., fréquenté uniquement par les hommes.

    Le café est aussi le lieu où l’on peut écouter de la musique. Tous les écrivains (Daudet, Fromentin, Feydeau, Desprez) s’accordent à le reconnaître que sur ce plan, il n’est pas très éloigné du café-concert européen. Dans le voyage d’Alphonse Daudet en Algérie entre 1861-1862, le café maure avec “ses fumeurs de narghilé et ses musiciens autochtones”, où l’on peut entendre “des joueurs de rebab, ou violon à trois cordes, et de tambour de basque”, des joueurs de flûtes de différentes sortes et de petites guitares ou guetaras de différentes grandeurs”, était au programme d’une visite au vieil Alger et comportait encore le spectacle des divertissements indigènes. (Revue Africaine, 1923, 64° année, 41).

    De même Desprez, (“L’Hiver à Alger”, non daté, 52-53), sorte de manuel guide pour touristes, montre la ville indigène Alger comme truffée de bains maures, de mosquées, et de cafés pourvus d’orchestres indigènes et où se déroulent les bals maures et les fêtes d’Aïssaouas. “Partout sur les places dans les rues et jusqu’aux impasses non seulement de la haute, mais aussi de la basse ville, vous rencontrerez des espèces de trous de cavernes, de tanières remplies de burnous plus ou moins graisseux, de chéchias plus ou moins dégoûtantes. Ce sont les cafés maures. Des nattes appliquées sur des bancs à hauteur d’appui permettent qu’on s’y place au choix, les jambes croisées à la turque ou ballantes à la française”. Dans cette dépréciation, il poursuit: “Les murs véritables musées, ont pour décoration toutes sortes d’objet d’un goût souvent douteux toujours original : aquarelles représentant des navires se canonnant toutes voiles déployées, des villes mahométanes - Stamboul, la Mecque, El Djezaïr - des versets du Coran, des entrelacs, des arabesques. Étagères bariolées, miroirs encadrés de pampres et de raisins d’or, vases de fleurs, bocaux de poissons rouges. Au plafond, de navires, des lanternes, des cages où tressautent des canaris. Quand aux consommateurs, ils les décrit serrés les uns contre les autres à s’étouffer, débordant au-dehors sur des bancs et des escabeaux. Ils ne consomment que de temps en temps et demeurent là des heures et des journées entières, ne causant pas et donnant l’air de penser :" celui-ci couché sur le dos tête en bas, jambes en l’air, celui-là ramassé le menton entre les genoux, cet autre patinant ses pieds nus avec une candeur stupéfiante”.Ainsi, il reste un lieu fascinant, et attirant des touristes ou des visiteurs de l’Algérie coloniale, presque un passage obligé. D'autre part, le café maure, salon du pauvre, de ce peuple de l’extérieur où il fait beau et chaud, espace de la convivialité urbaine, va à partir du début du 20° siècle, devenir le lieu où une partie de la vie collective et associative prit naissance et permettre la socialisation politique masculine. Aussi, très tôt les autorités coloniales, en particulier le gouverneur Mr Jules Carde, gouverneur général de l’Algérie de décembre 1930 à septembre 1935 et grâce à qui des réformes et mesures en matière de sécurité générale furent réalisées et adoptées, va modifier la législation en matière d’attribution des cafés maures, en instaurant le décret transférant au gouverneur général les attributions des Préfets en matière d’ouverture et de fermeture des débits de boissons, en ce qui concerne les cafés maures. Dans une lettre à Mr le Ministre de l’Intérieur, Direction du Contrôle de la Comptabilité et des Affaires Algériennes à Paris datée du 20 Octobre 1934, il explique que les cafés maures ont au point de vue politique une très grande importance. C’est le lieu idéal où passe le politique. Selon, lui, dans les villes ils servent de lieu de rendez-vous à “certains individus” hostiles à la cause française qui entrent là en contact avec le peuple, y distribuent des tracts subversifs et y commentent les articles tendancieux de certains journaux arabes ou français. Dans les campagnes, les mauvais sujets spécialistes des vols de bestiaux s’y rencontrent, et s’y mettent d’accord sur leurs entreprises préjudiciables à la sécurité publique. Une surveillance vigilante de ces établissements, pour laquelle le concours des tenanciers s’impose, est donc absolument indispensable. Or il ne semble pas que ces derniers se montrent toujours dignes du crédit que l’administration leur a accordé en les autorisant à ouvrir leurs établissements. Pour le gouverneur général les cafés maures jouent dans la formation de l’opinion un rôle considérable: points de diffusion de toutes les propagandes et de tous les commentaires, ils constituent dans une population où la tradition orale est prédominante des foyers devant être étroitement surveillés. Ils servent aussi de lieux de réunions aux nationalistes qui cherchent à entrer en contact avec la masse et à surexciter les esprits. C’est ainsi que les cafés maures ont au point de vue politique une importance qu’on ne soupçonne pas généralement. Le gouverneur général propose que leur attribution doit être basée sur de très strictes conditions de moralité et se trouver dégagée de toutes considérations d’ordre local. Il donne l’exemple d’un cafetier maure d’Aïn Témouchent dont Mr Brière, député d’Oran, avait signalé la situation qui s’est trouvé nommé comme dans certains cas où des candidats n’ayant à leur actif que des services peu importants passent avant d’autres plus méritants. D’autre part le permis d’ouverture constitue une importante faveur. L’administrateur s’attache à en faire comprendre le prix aux bénéficiaires. La délivrance en sera entourée d’un maximum de précautions et aucune candidature ne sera retenue sans l’agrément du gouverneur général. Ce dernier rappelle que les cafés maures sont attribués en Algérie pour deux tiers, aux candidats militaires ou anciens militaires, dont les conditions sont fixées par le décret du 14 août 1930 pour les emplois réservés aux anciens militaires indigènes et pour le dernier tiers, par application de l’arrêté gouvernemental du 11 Février 1918, aux candidats civils ayant rendu des services à l’administration. Les veuves des anciens bénéficiaires dont les ressources sont reconnues insuffisantes et qui paraissent dignes de cette faveur peuvent succéder à leurs maris. Un arrêté du 28 Janvier 1929 a étendu le bénéfice de cette disposition aux orphelins mineurs, enfants d’anciens bénéficiaires d’autorisation. Pour obvier à ces divers inconvénients et uniformiser les conditions d’attribution des cafés maures, le droit d’accorder sur tout le territoire de la Colonie appartient au Chef de la Colonie. Ce renforcement du pouvoir du gouverneur général s’appuie sur les événements de Constantine du 5 Août 1934 et la propagande menée dans certains milieux qui rendent nécessaires et urgentes les moyens d’autorité et des pouvoirs d’administration indispensable à l’unité de vue qui s’impose dans la Colonie. Toutes ces mesures auront des conséquences sévères sur l’ouverture de débit de boissons pour les clubs sportifs. En Juin 1940, le Mouloudia Club Algérois, (MCA), le doyen des clubs sportifs musulmans, ayant introduit un dossier en vue d’être autorisé à débiter à ses membres et à leurs invités des boissons quelconques, interprétée par le Directeur Général des Affaires indigènes en dernière analyse comme une ouverture d’un café maure, s’est vu refusé au motif que ce «nouveau débit de boissons porte préjudice aux anciens combattants eux mêmes titulaires de cafés maures et que l’autorisation sollicitée constituerait en surplus un précédent à invoquer pour toutes les sociétés sportives». En réalité l’administration coloniale ne veut pas multiplier les lieux de convivialité et de réunion. On trouve cette peur synthétisée dans une note du 25 septembre 1940, du Directeur Général des Affaires Indigènes et des Territoires du Sud, Louis Milliot qui note «qu'il n’est pas dans les habitudes sportives d’adjoindre aux clubs des débits où les adhérents et vraisemblablement la masse d’amis et de curieux qui s’agitent toujours autour des Sociétés consommeraient des boissons dans les circonstances actuelles, on n’a pas intérêt à favoriser les réunions dans les locaux privés comme un cercle ou un débit, où la surveillance s’avère impossible. Il n’y aurait pas que des sportifs dans l’établissement et il faut appréhender des conversations politiques ou autres, qu’il est opportun de prévenir ». (C.A.O.M, Aix en Provence, Gouvernement Général de l'Algérie, 9H39). Ce faisant, le café maure sent le soufre. De nombreux policiers, des informateurs y stationnent pour laisser traîner leurs oreilles. Ils espionnent, surveillent et prennent la température de l’état d’esprit des Indigènes de tout ce qui se prépare. Il faut aussi rappeler que les bénéficiaires de licence de cafés sont des anciens combattants chez qui la police coloniale recrute ses indicateurs. Mais dans la vie militante politique, le café remplit une fonction centrale. Il est fréquenté essentiellement par les ouled el houma (les enfants du quartier). Il est aussi le point de ralliement des travailleurs et des militants d'un même quartier. Ces relations entre les fidèles, qui sont connus et ont leurs habitudes deviennent très étroites et intimes. Un étranger qui n’est pas accompagné par un « fils du quartier » qui le parraine ou s’en porte garant, est vite reconnu. Il suscite la méfiance et le soupçon.

    Une spécialisation récente

    Progressivement, avec la consolidation de la colonisation, le café maure algérien se transforme. Il va se moderniser et perdre, dans son ambiance, le parfum de la vieille Turquie. D’autre part, il trouve un concurrent: le bistrot européen que certains Musulmans fréquentent déjà. Dans les grandes villes, les transformations et la spécialisation que subit le café maure, donnent naissance, entre autres, au “café des sports” car il lui faut s’adapter aux nouvelles conditions de vie occidentale et à la modernisation. Ce nouvel établissement par son décor, sa convivialité, la personnalité de son patron (le kahwadji), anime la vie sportive du quartier ou de la ville. Il devient le rendez vous incontournable des sportifs, des dirigeants et des supporters du club pour la pratique de la troisième mi-temps (organisation de commentaires de matchs mais aussi de rassemblements, de joutes oratoires). Dans certains cafés des sports, on peut retrouver les résultats sportifs des matchs ainsi que de nombreuses informations sportives, se rajoutant à celles données par les différents tableaux, où l’on peut lire le dimanche les résultats sportifs de la journée et quelquefois des nouvelles sociales et les faits divers. En 1933, Oran possède au coeur même de la ville différents tableaux. A Djidjelli (Jijel), c’est un kiosque exploité par un ancien sportif, un footballeur de la première équipe de football de la Jeunesse Sportive Djidjellienne, Mr Moussaoui Messaoud, qui cristallise la sociabilité masculine djidjellienne, grâce à un tableau minutieusement mis à jour de toutes les informations sur le football en Algérie et à l’étranger. La jeunesse de Djidjelli s’y rassemble pour commenter ces évènements. A Oran un autre kiosque réunit les membres et les supporters du MCO. Les rassemblements conviviaux se font autour des responsables dont les plus vieux sont assis sur des tapis à la manière traditionnelle et les jeunes sur des chaises. Le café est aussi le lieu de location des spectacles des matchs de boxe. C’est le cas par exemple du café des Sports à Mostaganem.

    Nous avons affaire, ici, non pas à un “café tout court”, mais un “café exclusif” c’est-à-dire où l’on fait absolument ce que le sport apporte. Le café des sports à Alger fonctionne beaucoup plus avec une mentalité d’habitués qu’avec ce que les professionnels appellent les “passagers”. Aussi n’est-il pas étonnant que ce glissement soit facile, de la fréquentation collective usuelle, d’un café à l'appellation de cercle des sports. Le café des sport ou le cercle sportif construit l'identité du "nous". Pour les musulmans, il exprime plus que le désir de la communauté de participer à la vie sportive mais une cohésion forte où gestionnaires, athlètes ainsi que supporters, s'assemblent en dépassant leurs positions sociales, professionnelles afin de former une véritable unité autour de représentations communes, de moments de joie, de tristesse. De fait, il devient le centre principal : le café du club, en créant une vie interne et une ambiance chaleureuse.

    En réalité, il n’y a pas que les grandes villes où le café est lié par des relations étroites au club sportif. Partout, même dans les petits villages où existe une association sportive, le café est le siège de l’association sportive. Cette liaison n’est pas propre à l’Algérie. Pierre Arnaud, (1987, 381), analysant le mouvement sportif en France remarque à juste titre que l’association sportive permet de retrouver un lieu, le café qui est souvent le siège de la société, la salle ou l’espace de jeu, entre des gens familiers. Selon, M. H.A. ROUANE, (Le Doyen n° 3, Août 1977), ancien secrétaire du MCA de 1921/22 à 1926, le Mouloudia d’Alger est fondé dans un café, rue de la Lyre. Les difficultés d’obtention de locaux de réunion, ont obligé ses dirigeants à tenir leurs réunions, soit chez les membres du Comité directeur, soit dans une salle du Café du Commerce et jusqu’en 1928 dans la salle de la Buvette Américaine, rue de la Marine face à la grande Mosquée. Le Widad Athlétic Casbah a son siège social au Café de la Médersah au 28, rue Ben Cheneb à Alger. Mr Abtouche de la JS Kabylie se souvient qu’en 1945 à la rue Randon à Alger, la demande d’affiliation à la fédération de football a été faite au café Ben Kamoun, à deux pas du café Moderne, siège de l’USMA, en présence de Ahmed Kemmat, alors secrétaire général de l’USMA. (Naïm ADNANE, 1987 :17).A sa création l’Union Sportive Musulmane d'Alger (USMA) a son siège au Café Moderne à Alger. En 1939, il est transféré au Café des Sports au 21, Rue Bruce à Alger. La Jeunesse sportive musulmane algéroise (JSMA) créée le 18 novembre 1944 précise à l’A.G. du 6 Juillet 1945 portant une modification des statuts (Art. IV) que le siège social est fixé au Café des Sports au 21, Rue Bruce, à Alger. Selon le P.V. de l’AG du 2 février 1946 le siège social est au Café Ankara (16, Rue Boutin). L’Espérance sportive musulmane Algéroise (ESMA) a fixé son siège social au 16, Rue Boutin au Café Ankara à Alger (Art. 3 des statuts de 1946) au moment de sa création. Le Riadha Club de Kouba, (RCK) créé en 1945, a son siège social au Café de l’Espérance, Avenue Poincaré au Ruisseau Kouba. Le Stade Athlétique Musulman Algérois (SAMA) déclaré le 4 mars 1948 a pour siège social le Café Nahda, 1, rue Rovigo. En 1952, le siège est transféré au café moderne : rue Randon. Le Widad Riadi de Belcourt,(WSM) créé en 1948, a son siège social au Café du Grand boulevard, 113, Rue de Lyon, Alger. En revanche, le siège social de l’Olympique Musulman de Saint Eugène (OMSE) créé en 1944.se trouve au Grand Bar des Sports et celui du Vélo Sport Musulman (VSM) créé en Octobre 1936 au bar du Tabargo, rue de la Flèche, Alger. Alors que les Musulmans sont sensés ne pas fréquenter les débits de boissons alcooliques, les bars et brasseries. Le Nasr Athlétic d’Hussein Dey (NAHD) a tenu son AG de création au Café Kaddour à Leveilley. A Ain Témouchent, l’Union Sportive musulmane Temouchentoise (USMT) a son siège au Café Briki. A Saint Denis du Sig, le Croissant Club Sigois (C.C.S.) a pour siège le Café du Centre. A Constantine, Le Club sportif constantinois (CSC) fut créé dans un café maure tenu par “ami Salah”, le Café “Au Bon Air” sur le boulevard de l’Abîme.

    Après les cafés, les autres sièges sociaux des clubs sportifs sont les mairies assez souvent les salles des fêtes, les foyers et en dernier ressort les domiciles des sociétaires pour les petits clubs dont ils sont les correspondants. Seuls les grands clubs seront domiciliés dans les cercles des sports ou les stades. Ce n’est que tardivement que les clubs riches furent domiciliés dans leurs propres immeubles. Il en est de même pour les clubs européens d’Algérie. C'est le café qui crée l'association sportive alors qu'en Italie, c'est l'inverse, c'est l'association sportive qui crée le café.

    Le café est parfois concurrencé par les bars et les brasseries pour la domiciliation des sièges sociaux de certains clubs européens ou mixtes. Rugby Association sportive algéroise. Création 1902. Siège social : Alexis Bar. 15, boulevard Bugeaud, Alger. Gallia Sports d’Alger. 1908.: Bar de la Régence. Il fut créé par 23 transfuges du Gallia Club, club d'Alger, dans les sous-sols du Café Blondor, rampe Chausseriau à l'Agha prenant le nom de café Antomarchi en 1958. Le siége des réunions est au Café de la Bourse, 83 rue Sadit Carnot, au Champs de Manœuvres, en 1923, le Café de la Bourse devient la Grande Brasserie de la Bourse. Moto Club d’Alger. 1925. Brasserie Bab Azzoun. Rue de Constantine, Alger. Amicale Boule du centre. 1927. Bar du Forum. 4, Boulevard J. Maréchal Foch, Alger. Club athlétique du Paté. 1929. Brasserie Monte Carlo.66, Rue Michelet, Alger. Yacht Moteur Club d’Alger. 1935. Brasserie Bab Azzoun. Rue de Constantine, Alger. Club cycliste vétérans Algérois. 1940. Brasserie des Alliés. 10, Rue de Lyon, Alger. Association sportive Consolation. 1944: Bar des Sports. 44, Avenue Malakoff, Alger. Olympique Dely Ibrahimois. 1945. l’auberge: Au bon Canard. Dely Ibrahim. Union Sportive Sainte Amélienne. 1945.: Café des Amis. Saint Amélie. Club cycliste de Bab El Gued. 1946. Bar du Cinéma. 28, avenue de Bouzarésh, Alger. Racing Club d’Hussein Dey. 1946.: Bar de l’Estudiantina. 53, Rue de Constantine, Alger.  Avant-Garde Sportive Mascaréenne. 1900.: Bar du Capitole. Place Gambetta, Mascara. Gaieté-Club Saïdéen. 1918.: Brasserie du Centre. Saïda.

    Même lorsque l’association sportive a un siège social ou un local, les assemblées générales et les réunions se font dans les cafés et dans les brasseries parce que le lieu est plus agréable, plus convivial et agrège beaucoup de monde.

    Au début de l’athlétisme à Alger, le Café des Trembles, Chemin du Telemly, va jouer un rôle important dans les années 1900 dans l’organisation des premières compétitions. Le vestiaire des compétiteurs y est installé et il est alors envahi par la foule des coureurs et “de hardis sportsmen qui bravent la pluie pour venir assister aux courses” (L’Algérie sportive.1910 n°156). Le fameux choeur de la Société la Patriote d’Alger s’y produit. En 1905, première année du cross officiel, tracé sur les hauteurs du Telemly, le départ et l’arrivée eurent lieu près de ce Café des Trembles. Ce cross comportait 14 kms d’un tracé très dur. (L’Algérie sportive 1910, n° 157). En 1910, le cross de l’Union Sportive Algérienne qui remplaça à partir de 1908 celui de l’USFSA, est tracé sur les hauteurs du Télemly, un circuit à courir deux fois soit 16 kms. Le point de départ est devant le Café des Sept Merveilles où est installé le vestiaire qui est également le point d’arrivée.

    A Oran, la Brasserie Pacific, 4, Rue Alsace Lorraine possédant une salle de réunion devient le lieu des événements sportifs, tels les apéritifs, les repas et les réceptions sportives des clubs étrangers, etc. Le café bar Richelieu, 10, Rue d’Arzew, tenu par un sympathique mécène sportif Jean Kyrikos, qui a institué une coupe Kyrikos frères est le rendez-vous des Sportifs. A Constantine, dans les années 20, au Café du Casino “A. Nunez” une grande salle est recommandée aux Sociétés sportives pour les apéritifs et les banquets.

    La passion du football s'exprimait aussi, en dehors du stade, dans les cafés pour les musulmans et surtout dans les bars pour les Européens. A Oran, on signale le Bar Grosso, rue d'Estienne, qui prit le relais de la suite de la fermeture du journal Le Petit Oranais, un quotidien du soir, rue du journal Joubert, qui donnait des résultats de rencontres de la journée mentionnés à la craie sur un tableau noir. Cependant ce bar impose un filtrage en raison de l'abondance des résultats. Cette pratique s'étendit dans tous les principaux bars de la ville qui mirent un point d'honneur à présenter en plus des scores du quotidien les écussons des clubs en regard de leur classement momentané. Beaucoup firent preuve d'ingéniosité dans le domaine et se disputèrent parfois le privilège de procéder à la vente de billets d'entrée. Quelques uns devinrent même le lieu de réunion de stratèges en matière footballistique, présentant de la sorte une analogie avec les "légendaires tacticiens du café du commerce".

    Dans Alger, le Café de la Marsa est le plus grand et le plus célèbre d’avant guerre. Il se trouvait derrière la Grande Mosquée d’Alger sur le boulevard de la République. C’était le lieu de rencontre de l’intelligentsia algéroise et où se réunissaient aussi bien les sportifs, les commerçants que les hommes politiques. La jeunesse, particulièrement celle des Tramways Agérois et des Chemins Fer.R.Algériens. avide d’échanges et de perspectives d’avenir, retrouvait là ses aînés pour discuter. Le café était aussi le siège de l’Association sportive l’Avant-garde. (Abdoun, 1990, 12). On peut rajouter trois autres principaux cercles sportifs qui sont trois cafés algérois. Le “Malakoff” se trouve dans la basse Casbah, rue de Bab el Oued et donne sur la rue du vieux palais devenu depuis les années 40-50, le rendez-vous des artistes algérois : Hadj el Anka, Hadj Mrizek, Momo et beaucoup d'autres. C'était un haut lieu de la culture algéroise et de la musique chaabi (populaire). Le “Tlemçani” reste encore aujourd’hui fréquenté par les artistes.. Dans cet endroit, réputé pour être un refuge «des anciens» qui viennent se ressourcer et se retremper dans l’ambiance algéroise sevoient le chanteur du châabi Guerouabi et l’acteur Mohamed Debbah. C’est aussi le point de rencontre des USMISTES (supporters de l’USMA) et des Mouloudéens (supporters du MCA) qui viennent parler de leur club respectif. (Le Doyen, 1990). “El Kamel”du nom d’un chanteur vedette des années 40, Mohamed El Kamel qui a mixé avec humour tous les sons de l’époque, est proche du stade de St Eugène et de Cerdan.

    A l’intérieur de ces prestigieux cafés se réunissent à la fois des responsables politiques, des artistes, des boxeurs, des footballeurs discutant passionnément à la fois de sport, de l’Algérie, de la politique et jamais de religion. La propagande orale n’étant d’ailleurs pas la seule arme dont dispose les politiques Algériens, les différents projets des notables, des Élus et des nationalistes, des tracts, des copies de télégrammes adressés aux journaux et au gouvernement général circulent clandestinement.s. Certains sont fréquentés par «des militants politiques professionnels» qui proposent aux jeunes lycéens de discuter avec eux, de collaborer à des journaux clandestins dont ils donnaient à lire sous le manteau un exemplaire ayant passé par plusieurs mains" (Lacheraf, 1998). Devant le comptoir, à côté des boissons se trouvent des trophées, des coupes, des photosde sportifs de renom, des coupures de journaux ans, des fanions et des photos, des papiers jaunies, écornés et peluchés dans des ambiances enfumées, des odeurs multiples mélangées, de thé à la menthe. On y écoute aussi de la musique arabo-andalouse, car hier honorée dans les palais somptueux de l’Andalousie, de Bagdad ou de Damas, est aujourd’hui à Alger. Lorsque les demeures honorables la dénigrent, elle bat en retraite et se replie dans les cafés maures en pleine liberté où elle trouve protection. Saint Saëns l’a trouvée merveilleuse. Marçais aimait venir au café Malakoff découvrir à travers son rythme le secret des rois de l’Espagne et de l’Orient musulman. Quelques rares musiciens se réunissaient chaque samedi pour échanger leurs souvenirs et passer un agréable moment, empreint quand même de nostalgie et de regret pour “l’Age d’or”. (Alger Revue, Noël 1956. Alger.). A la rue Bruce, dans la basse Casbah, le Café des sports géré par Hadj Mahfoud organisait pendant les soirées du Ramadhan des concerts de musique animés par Fadéla Dziria, une des figures les plus marquantes de la chanson traditionnelle, le hawzi. A la veille du déclenchement de la lutte de libération nationale de novembre 1954, le célèbre musicien Hadj M’Hammed El Anka laisse le café Malakof à El Hadj M’Rizek pour pouvoir s’occuper de l’orchestre à la radio. El Hadj M’Rizek était également l’un des dirigeants sportifs du Mouloudia Club Algérois (MCA), Pt de la section de natation. Il composa une chanson apologétique et non engagée politiquement, intitulée El Mouloudia :“Elli habb yellâab sport icharek fel mouloudia, houa lâab el mach hour fi ifrikia.” Celui qui aimerait pratiquer le sport, peut s’associer au Mouloudia, la meilleure pratique de toute l’Afrique.” Cette chanson dédiée au Mouloudia, est un hymne à la gloire de ce grand club et une invitation à élargir le champ de ses supporters et de ses pratiquants. C'est une chanson en franco-arabe dialectal qui deviendra le signe de ralliement des supporters des mouloudéens. Elle fut le modèle dont s'inspireront tous les chanteurs sur le football de l'après indépendance (Driassa, Khaled, Lounès Maatoub etc..). A Alger, dans les années 90, elle produit les mêmes effets et la même émotion sur les spectateurs d’une cérémonie commémorative des soixante-dix ans du MCA coïncidant avec le mawlid ennabaoui,(fête du Mouloud) groupant une foule de plus de 4000 personnes.

    C’est donc dans l’ambiance particulière de ces cafés des sports d’Alger, où la politique faisait équipe avec la musique et le sport que beaucoup de nationalistes indépendantistes ont été formés. En conséquence de quoi, les autres cafés louches, borgnes où se retrouvaient des drogués, des alcooliques, des joueurs de jeux d'argent, des habitués des maisons closes, des chefs de bandes, des trafiquants de drogue (kif, chanvre indien, opium, cocaïne) et des indicateurs de la police, furent la cible du FLN car cette clientèle l’intéresse à partir de 1956. C'est au célèbre café de la Marsa qu'Amar Ouzegane, ancien cadre du Parti communiste algérien ayant rompu avec son parti, rejoignant le FLN et devenant un des théoriciens de la guerre de libération, exposa sa stratégie de lutte contre cette catégorie d'Algériens. Il y lança le début de la purification et la moralisation de la vie des Musulmans à l'instar des islamistes d'aujourd'hui.

    Après l’indépendance, tout en perdant leur caractère politique, certains cafés connus pour être le lieu privilégié de telle ou telle association sportive, décorés à ses couleurs, de ses fanions, de photos de ses joueurs, de grandes vedettes, avec ses coupes et ses trophées et les cercles sportifs joueront un rôle presque similaire. Ils restent les lieux “où se dessinent les stratégies, où se mobilisent les forces pour les manoeuvres.. Chaque jour, ils sont là joueurs, dirigeants et supporters, guerriers, stratèges pour «se préparer au combat». Après les «hostilités» ou «la guerre sans les balles et les fusils », ils rentrent au  café pour chanter, danser, boire et rire si c’est une victoire, pour pleurer, crier, maudire et se consoler si c’est une défaite. Il y régne une ambiance de thérapie de groupe ainsi que de catharsis qui contribue pour beaucoup à l’animation du quartier. Le déclin commence dans les années 1980. Dans leur majorité, les cafés qui constituent indéniablement une composante essentielle du tissu social de la ville en Algérie, donc un symbole culturel positif, vont progressivement perdre cette fonction. Le café est devenu cher et les citoyens, surtout les jeunes les“hitistes” apprennent à discuter dans la rue, adossés au mur. Dans les petites villes et villages, certaines boutiques, épiceries, (hanouts) vont continuer cette fonction de réunion qui reste limitée à quelques citoyens. Les cafés des sports se transforment totalement. Ils perdent leur fonction de lieu de convivialité, de chaleur humaine, d’amitié. L’objectif essentiel est purement marchand. Ils deviennent quand ils ne disparaissent pas totalement, de simples fonds de commerce.. La contribution à l’animation du quartier disparaît. Ouverts au tout venant, ils sont le lieu privilégié de tous les oisifs et chômeurs... Les décorations sportives se volatilisent, plus rien ne rappelle le sport. Plus de coupes, de trophées et de fanions des autres clubs reçus, plus de photos et de portraits de vedettes de foot. où dominent le jeu de domino et de cartes. En revanche les cercles qui relèvent des grandes sociétés pourtant bénéficiant de moyens, souffrent du manque d’animation culturelle, d’organisation et de laisser aller. Leurs activités culturelles se résument aux jeux de dames et de cartes.. Les cercles sportifs des communes sont eux aussi devenus de simples cafés maures, sans ambiance, sans âme et où le sport disparaît progressivement. Autrefois gérés par le personnel des clubs, ils sont aujourd’hui aux mains de particuliers qui ont pris leur gérance pour les transformer en simples débits de boissons.

    Cette tendance de perte de leur fonction naturelle attachée au sport pendant la période de la laîcité va se faire au profit des mosquées qui deviennent leurs véritables concurrentes. Comme à ses débuts, dans les cercles religieux, lorsqu’on pensait que le débit de café était encore pire que le débit de vin, on déclare que le café des sports et le stade faisaient du tort à la mosquée. C’est ainsi qu’une prolifération sans commune mesure des mosquées va se faire durant le temps de la perte des fonctions du cercle des sports. En 1962, le nombre de mosquées dépendant de l'État est de 2200 environ. En 1968, on compte 3283, en 1972, 4100, En 1980, elles sont 5289. Aujourd’hui, le Ministère des Habous (affaires religieuses) donne le chiffre officiel de12.000, soit un rapport d’une mosquée pour 2.000 habitants.Cet accroissement à partir des années 80 est dû surtout aux mosquées libres. La mosquée va jouer alors plusieurs fonctions : de pratique cultuelle, de reconnaissance et d’assistance sociales, de formation idéologique et politique. En effet, le masjid (la mosquée) n’est plus que le lieu du salât”,(la prière et la prosternation). La mosquée est certes la maison de Dieu et son espace est sacré. Mais c’est aussi un espace où se forment les mu`amalât (les relations sociales). C’est le djâmaa (au sens littéral et populaire, rassembleur), le lieu de rencontre où se construit l’image du croyant. A sa sortie s’ébauchent des solidarités et des liaisons politiques. A la période de la fraternité laïque, succède celle de la fraternité islamique. Les termes “El Hadj”(celui qui a accompli le pèlerinage à la Mecque) et "Ikhouan" (frères musulmans) remplacent l’appellation populaire "khou"(frère).

    Dans les années 90, pendant la période de l’offensive des islamistes, la mosquée devient le signe fort de ralliement de telle ou telle tendance politique islamiste, s’efforçant de détruire le sentiment d’appartenance au quartier pour renforcer celui de la ouma.

    On va prier dans la mosquée située en dehors du territoire de la "houma." L’imam qui y officie est surtout un appelant politique. L’espace, la territorialité se perdent alors que le cercle sportif relié au club, délimite l’espace et constitue une véritable mouvance territoriale dans laquelle s’expriment les supporters. La mosquée redevient le centre névralgique, le coeur de la Cité. Bien sûr, l’État a été le premier à l’avoir utilisé comme tribune politique déjà à partir des années 70. Instrument idéologique et de propagande du discours officiel, son pouvoir est renforcé par la main mise et le contrôle du Ministère des Affaires religieuses. De nombreux prêches furent consacrées exclusivement à la Révolution Agraire, à la gestion socialiste des entreprises (GSE) et au socialisme. L’imam n’était pas à ce moment là un guide spirituel mais un fonctionnaire au service de l’État. A partir des années 80, la mosquée commençe à changer de mains et de champ d’expression et de prière de tous les Musulmans. Elle s’est mue en lieu politique au service des islamistes intégristes. Ces changements de polarité de la vie citadine aura des conséquences douloureuses pour l’Algérie. C’est dans les mosquées que seront endoctrinés et formés les terroristes islamistes qui feront la guerre totale à l’Algérie laïque. A Alger, comme dans les autres villes, les jeunes n’ont le choix qu’entre quatre lieux majeurs : la mosquée à Khot’ba (des prêches incendiaires hebdomadaires des différentes tendances islamistes, à l’instar de celle de Kouba, “Es Sunna” de Bab El Oued où officie Ali Belhadj, le radical intégriste numéro deux du FIS, ou celle de“Kaboul” des Afghans de Belcourt), le stade (de Kouba, de Bologhine, du 5 juillet, etc…), le souk du “trabendo” 2 (de l’Aquiba à Belcourt, de la place Chartes à la Casbah, de la place des Trois Horloges à Bab El Oued, de Dubaî à Borj El kifan ...) et le hit de la houma, (le mur du quartier).

    Conclusion

    Le café est en Algérie une véritable institution. Son originalité en fait un“lieu fort” de la Cité. musulmane, excluant les femmes. Durant la période coloniale, le café des sports et le cercle sportif sont au carrefour de la convivialité masculine, du sport et de la politique, de la musique cristallisant la vie culturelle au quotidien des Algériens. Celle ci était focalisée sur le cinéma, le théâtre, la radio qui diffuse de la musique et donne des informations sportives, le stade où se pratique le football, l’athlétisme, la boxe et le cyclisme.

    Le café est aussi l'âme des sportifs. On peut donc dire qu’au début du 20e siècle dans les grandes villes de l’Algérie coloniale certains cafés maures jouent un rôle non négligeable dans la création et le développement des clubs sportifs musulmans. Très vite par la force des choses, le café devient l’annexe du club sportif et du stade durant la période de la fraternité Dirigeants, joueurs et supporters s’y retrouvent plus particulièrement dans la passion du match du dimanche et l’agitation du derby. Il a permis de renforcer le sentiment d'appartenance au quartier et l’esprit sportif, de partage du même idéal. C’est le lieu où fusait le terme khou (frère). On peut même comparer les supporters sportifs à de nouveaux khaouans, le club à une confrérie sportive et le foot à une religion sportive . “Cette forme visible de la vie sociale” selon l’expression de Sansot (Pierre Sansot, 1986, 64), ne fut pas inessentielle dans la production du lien social et du lien politique en Algérie.

    Cependant dans l’émigration en France, le café de la communauté algérienne gardera cette fonction du café des sports, l’instant d’un moment, lorsqu’on vient supporter l’équipe nationale et se retrouver entre compatriotes et coreligionnaires devant un poste de télévision. Il reste l’espace des derniers émigrés, des «harraga», (les clandestins) et de quelques chibanis (vieux) qui essayent de retrouver un air du pays, les dernières nouvelles du bled dans une ambiance nostalgique et d’évacuation du mal être de l’émigré algérien.

    Notes

    1 Notons que cet auteur, sur le plan sémantique, dans son argumentation, a préféré la signification de “foyer, foyer de famille, famille” sens courant ou figuré et dont la forme turque orientale et plus ancienne est otchag. Alors que le terme odjaq, chez les Turcs d’Algérie renvoyait plutôt à l’organisation militaire de la garnison d’Alger. Cette organisation diffère sensiblement de celle des armées modernes, y compris l’armée turque où l’on voit une échelle ascendante d’unités allant de l’escouade au corps d’armée, en passant par le régiment, formation normale et dont on porte habituellement le numéro. A Alger, toute la troupe des Janissaires était divisée en plus de 400 petites unités qui s’appelaient odjaq d’un nom qui, à Constantinople, désignait l’ensemble de la milice des Janissaires et en général, les différents “corps de troupes” ou “armes” qui existaient à côté de cette infanterie régulière. Ce mot servait à désigner les “corps” d’occupation des trois Régences Barbaresques (parfois aussi de l’Égypte) et finit par s’appliquer à ces État eux mêmes. Mais l’usage de la capitale ottomane ne connaissait pas l’acceptation que le mot odjaq a pris à Alger et qui est celle de la petite unité militaire au sein d’un même corps de troupes. (Revue Africaine 1920. Volume 61: 36-37).

    2 Le terme trabendo d’usage récent par les Algériens provient de “contrebande” et de “marchandise de contrebande”. Le trabendiste est un contrebandier. A une question posée au Bulletin des Études Arabes n° 20, novembre-décembre 1944, p. 146, Rachid Ben Cheneb note que le mot en arabe dialectal contrebande est entendu à Alger musulman et d’une façon générale dans toute l’Algérie : Kutrâbând. Une graphie comme Kûntrâbândo qui représente aux yeux de B. Ben Sédira (Dictionnaire français/arabe nouvelle édition Alger, J. Carbonel, S. d. p. 236) un emprunt au français, est sortie fort longtemps de l’usage si toutefois elle a jamais été employée. Mr Beaussie (Dictionnaire Pratique p. 882) en proposant Kûntrâbândo corrige à la fois l’orthographe et l’étymologie de la forme “écrite” sans mentionner cependant la forme “parlée”. En arabe classique et moderne : la liberté du commerce ayant de tout temps existé dans les pays arabes, il semble que la chose aussi bien que le mot n’aient été connus avant le XIXe siècle, puisqu’on ne trouve trace ni chez les écrivains, ni chez les auteurs de dictionnaires orientaux et occidentaux. Mais contrebande figure dans les lexiques plus récents (Belot in Petit Dictionnaire français/arabe Beyrouth 1935). Contrebandier : en arabe dialectal, les dictionnaires l’ignorent, comme du reste les gens du peuple qui se bornent à dire ordinairement : “il fait de la contrebande. Aujourd’hui “il fait du trabendo”, disent les Algériens. In Bulletin des Études Arabes n° 23, Mai-Juin 1945, 5° Année, “Pour traduire contrebande et contrebandier”. Les mots trabendo et trabendiste sont rentrés dans le dictionnaire le Petit Larousse en 2000.

    Source :http://www.crasc.dz/ouvrages/index.php/fr/43-g%C3%A9n%C3%A9rations-engag%C3%A9es-et-mouvements-nationaux-le-xx%C3%A8me-si%C3%A8cle-au-maghreb/515-du-caf%C3%A9-maure-au-%C2%AB-caf%C3%A9-des-sports-%C2%BB

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    Peinture à l'huile .Mohamed Aib .Avril 2017.

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