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Qui sont les Filles du roi? Quebec.

Qui sont les Filles du roi?

 Les Filles du roi sont des célibataires recrutées en France pour combler les besoins de femmes à marier en Nouvelle-France, où le déséquilibre des sexes était une grave menace à la survie de la jeune colonie. Le terme est apparu vers 1697 sous la plume de Marguerite Bourgeoys, fondatrice de la Congrégation Notre-Dame, qui les comparait aux « enfants du roi », terme qui désignait alors les orphelins élevés grâce à l'aide du roi. La comparaison était juste puisque ces Filles venues en Canada entre 1663 et 1673 ont bénéficié d’une modeste aide financière du roi de France, afin de couvrir leurs frais de voyage et d’établissement.

 Ces vagues d'immigration annuelles ont été variables. C'est de 1669 à 1671 que l'on enregistre les plus forts contingents, avec 132, 120 et 115 filles débarquées. Cette affluence survient juste après qu'environ 400 soldats et officiers démobilisés du régiment de Carignan-Salière se soient installés dans la colonie. Certaines années, comme en 1663, 1664, 1666 et 1672, les contingents sont moins nombreux, notamment en 1663 avec seulement 36 Filles. Au total, 770 femmes célibataires se sont établies de façon certaine au Canada grâce à l’aide du roi pendant ces dix années .

 L’origine sociale des Filles du roi

 Les bénévoles personnifiant les Filles du roi signent une toile souvenir lors de leur passage à Québec

Les bénévoles personnifiant les Filles du roi signent une toile souvenir lors de leur passage à Québec

 La principale raison qui amène ces Filles dans le Nouveau Monde est la pauvreté. Sur les 176 Filles qui ont déclaré la profession de leur père, la plupart sont issues de milieux humbles : artisanat et  paysannerie. Seul 12 % d’entre elles proviennent de la bourgeoisie ou de la petite noblesse. Pour la majorité d’entre elles, l'avenir en France s’annonçait sombre et la perspective de fonder un foyer outre Atlantique constituait une alternative suffisamment attirante pour effectuer cet important changement de vie. Comme elles étaient en général trop pauvres pour défrayer les coûts de la traversée, le roi a décidé d’y pourvoir. Cinquante livres devaient être alloués aux filles issues de milieux humbles et 100 livres à celles provenant de milieux plus aisés. Dans bien des cas cependant, elles furent pourvues en nature pour une somme équivalente, tels qu’outils, grains ou vaches. Seulement 41% des contrats de mariage mentionnent une dot royale en argent.

 Une autre caractéristique de ces Filles est qu’elles sont souvent orphelines : 56% le sont de père, 19% de mère et 11% des deux. Certaines ont déjà connaissance de la colonie, puisque une sur dix a déjà de la famille en Canada à son arrivée. Trente pour cent d’entre elles sont apparentées et voyagent donc « en famille ». À l’exception des Parisiennes, qui sont plus scolarisées (à l'époque, les trois-quarts des Parisiens sont alphabétisés), seulement 20% des Filles sont en mesure de signer leur contrat de mariage .

 D'où viennent ces immigrantes?

 Plaque en hommage aux Filles du roi parties de la Salpêtrière, à Paris

Plaque en hommage aux Filles du roi parties de la Salpêtrière, à Paris

 Un grand nombre de Filles du Roi provient de l'Ouest et du Nord-Ouest de la France, notamment de Normandie (127 Filles), tout comme la majorité de la population de la colonie. La présence de ports entretenant des liens directs avec la Nouvelle-France, ainsi que des pressions politiques favorisant le recrutement dans ces régions, explique cette situation. Fait inusité pour la Nouvelle-France, près de la moitié des Filles du roi sont originaires de la région parisienne et de ses alentours, soit 327 au total. L'hôpital général de Paris, appelé la Pitié Salpêtrière, a fourni la plus grosse part de ces migrantes. Cet établissement rassemblait des orphelins, des vagabonds, des femmes abandonlnées, des mères célibataires et des enfants. D’autres Filles, en plus petit nombre, proviennent de régions diverses, comme la Loire, la Bretagne, et autres.

 Il ressort de l’analyse des lieux d’origine que plus des deux-tiers d’entre elles sont issues d'un milieu citadin, alors que la proportion de la population citadine en France à cette époque n’est que d'environ 15% .  Les autorités métropolitaines et coloniales vont insister à plusieurs reprises pour qu’on recrute plus de paysannes, mieux adaptées à leur nouvelle vie dans une Nouvelle-France encore peu développée, où une grande partie des terres était partiellement défrichée et où les villes n’étaient encore que de gros villages. En vain cependant. Pour un grand nombre de femmes, cette rude transition s'est ajoutée aux nombreux défis qu’elles ont dû relever en Amérique. 

Se marier en Canada

 Les Filles se mariaient peu de temps après leur arrivée, sous la pression des autorités, comme le signale cet arrêt émis en 1670 et prolongé en 1671 : « Tous compagnons volontaires et autres personnes qui sont en âge d'entrer dans le mariage de se marier quinze jours après l'arrivée des navires qui apportent les filles sous peine d'être privés de la liberté de toute sorte de chasse pêche et traite avec les sauvages. »

 

En grande majorité, les unions se sont opérées en moins de 5 mois, et même en moins de 2 mois dans quatre cas sur dix. Très peu de filles sont restées seules ou sont retournées en France. La nature des unions est également surprenante pour l’époque, car très peu de mariages ont été célébrés entre personnes de même origine géographiques ou sociale, et des différences d'âge significatives entre les conjoints sont fréquentes. Tout cela est lié à la précipitation avec laquelle on se marie. L’attente des hommes est grande dans la colonie où l’on ne trouve qu’une femme pour six hommes, car jusque là, l'immigration était principalement masculine afin de combler les besoins en construction, défrichage, traite des fourrures et défense. Bien que ces Filles soient préparées à ces unions rapides, puisqu’on les envoie pour cette raison dans la colonie, cette précipitation a tout de même comme conséquence de fréquentes ruptures de promesses de mariage. Marie de l'Incarnation décrit ainsi ces circonstances exceptionnelles :

 «  Les vaisseaux ne sont pas plus tôt arrivés que les jeunes hommes y vont chercher des femmes, et dans le plus grand nombre des uns et des autres on les marie par trentaines. Les plus avisés commencent à faire une habitation un an devant que de se marier, parce que ceux qui ont une habitation trouvent un meilleur parti ; c'est la première chose dont les filles s'informent, et elles le font sagement, parce que ceux qui ne sont point établis souffrent beaucoup avant que d'être à leur aise. ».

 Des femmes de tous âges ont incarné les Filles du roi en 2013

Des femmes de tous âges ont incarné les Filles du roi en 2013

 Le taux de  fécondité des Filles du roi est élevé, moins que celui des Canadiennes, c’est-à-dire des femmes nées dans la colonie, mais plus élevé que celui des Françaises. La moyenne est de 5 à 6 enfants par Fille; dans les cas exceptionnels, on compte jusqu'à 18 enfants par famille ! En moyenne, l'intervalle entre les naissances est de 2,15 ans et les unions durent autour de 23 ans. La quasi totalité de ces naissances ont lieu dans le cadre du mariage. Le nombre de naissances illégitimes ou de conceptions prénuptiales est peu élevé, avec 1/18 des Filles qui sont enceintes lors du mariage. Ce taux de fécondité dénote une bonne santé et démontre que ces Filles n’étaient pas des prostituées, qui avaient un taux de fécondité bien moindre à cause des fréquentes maladies vénériennes les affligeant. Les Filles du roi étaient donc des femmes fortes qui se sont bien adaptées à la vie éprouvante de la Nouvelle-France alors en construction.

 Un legs patrimonial important

 Les Filles du roi représentent la moitié des femmes qui ont immigré en Nouvelle-France, et ce, tôt dans l’histoire de la colonie. C’est pourquoi elles ont joué un rôle crucial. Avant 1663, le Canada ne comptait que 3 000 habitants. À la fin de cette vague d’immigration féminine – en 1673 – elle aura presque triplée. Il en est de même pour le taux d'accroissement de la population qui passe de 5% à 9% après leur arrivée. Vers la fin des années 1670, en bonne partie grâce à elles, la population née en Canada dépasse la population d'origine française. Leur place dans le patrimoine génétique du Québec est donc très importante, au point où l’on retrouve dans l’ascendance de bien des Québécois d’aujourd’hui une ou des Filles du roi. C’est aussi pourquoi il est légitime de les qualifier de « mères » du peuple québécois, bien qu’elles ne soient pas les seules Françaises à avoir émigré en Canada.

 Les Filles du roi rassemblées au Moulin Petit-Canton de St-Vallier de Bellechasse

Les Filles du roi rassemblées au Moulin Petit-Canton de St-Vallier de Bellechasse

 Un autre héritage marquant de ces Filles est l’adoption et l'homogénéisation rapides de la langue française dans la colonie. En 1660, dans le royaume de France qui comptait environ 20 millions d'habitants, moins de deux millions parlaient « le français du Roy ». Au Canada, 47% des migrants viennent des provinces périphériques, où l'usage du patois est prédominant, surtout que 68% des premiers colons sont issus des couches populaires qui ont moins de contact avec le français. L'usage de patois était donc une réalité à l'intérieur des familles de Nouvelle-France, bien qu'à petite échelle, au sein de petites communautés. L’arrivée de centaines de Filles du roi originaires de la région parisienne va répandre l’usage du français comme langue commune, un phénomène amplifié par le mélange des origines favorisant l’usage du français même entre conjoints et entre voisins. En effet, 58% des Filles du roi sont francisantes, 26% semi patoisantes et 16% seulement patoisantes. L’arrivée massive de ces femmes majoritairement francisantes va donc contribuer à l’adoption du français comme langue maternelle commune dans la colonie, une exception qui contraste avec la situation en France à la même époque.

  Yoann Sionneau

 Université François Rabelais

 En collaboration avec Martin Fournier

 Université Laval

 

 Bibliographie

 Dumas, Silvio, Les Filles du roi en Nouvelle-France : étude historique avec répertoire biographique, Québec, Société historique de Québec, 1972

 Lanctôt, Gustave, Filles de joie ou filles du roi : étude sur l'émigration féminine en Nouvelle-France, Montréal, éditions Chanctecler, 1952

Landry, Yves, Les Filles du roi au XVIIe siècle, Orphelines en France, pionnières au Canada, Montréal, Éditions Leméac, 1992

 

 

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