• Zaki al-Arsouzi, nationaliste arabe et inspirateur du Baath

    Zaki al-Arsouzi, nationaliste arabe et inspirateur du Baath

    Par Cosima Flateau

    Inspirateur de l’idéologie du parti Baath, Zaki al-Arsouzi est un fervent défenseur du nationalisme arabe.
    Ulcéré par la cession du sandjak d’Alexandrette à la Turquie par la France en 1939, il s’engage en politique et défend la supériorité de la langue arabe dans ses écrits. Retour sur le parcours d’un intellectuel arabe de l’entre-deux-guerres, dont la mémoire reste souvent occultée.

     

    Un Syrien formé en Occident

    Zaki al-Arsouzi est né en 1900 ou 1901 dans une famille de propriétaires terriens alaouites de Lattaquié. Quelques années après sa naissance, la famille s’installe à Antioche, ville du sandjak d’Alexandrette qui compte une grande proportion d’Alaouites et où le père de Zaki al-Arsouzi exerce la profession d’avocat. Le jeune homme est scolarisé dans une kuttab, une école religieuse, où il apprend par cœur le Coran. Influencé par sa mère, très croyante, il est initié par elle à la spiritualité du soufisme et manifeste très tôt un intérêt pour les questions métaphysiques et religieuses. Sa famille l’envoie ensuite dans une rüsdiye locale, afin qu’il puisse recevoir une éducation ottomane. A la fin de la Première Guerre mondiale, il part pour Beyrouth, où il étudie le français à l’Institut laïc, et se lance dans des études de philosophie.

    Zaki al-Arsouzi est très fortement marqué par la figure paternelle, et un événement dans lequel il verra par la suite l’origine de son engagement politique. En effet, le père d’Arzouzi tient une place importante à Antioche dans la lutte contre les autorités ottomanes pendant les deux premières décennies du XXe siècle. A la tête d’une société politique secrète, il veut mettre fin au pouvoir ottoman sous le gouvernement des Jeunes Turcs et confier les responsabilités politiques aux Arabes. Il aurait par exemple remplacé le drapeau ottoman par le drapeau des Hachémites sur un des bâtiments officiels de la ville d’Antioche. Il est arrêté en 1915, envoyé à Damas pour être jugé, et est condamné à un an d’exil à Konya avec sa famille. Zaki al-Arsouzi voit a posteriori dans son père un martyr de la cause nationale et fait de cet engagement l’un des catalyseurs de son action politique nationaliste. Mais si cet événement le marque, c’est surtout lorsqu’il part étudier la philosophie à la Sorbonne au début des années 1930 qu’il acquiert le vocabulaire et la grammaire nationalistes dont il fera usage par la suite.

    Grâce à une bourse délivrée par le haut-commissariat français en Syrie et au Liban, Zaki al-Arsouzi passe trois ans à étudier la philosophie à la Sorbonne, au tournant des années 1930. Il se passionne pour la vie politique française et la vie parlementaire, mais aussi approfondit son amour pour la culture et la langue arabe. Dans sa formation de philosophie, il s’intéresse aux philosophes européens du XIXe siècle et du début du XXe siècle, notamment à la pensée de Léon Brunschwig, qui fut son professeur, et à celle de Fichte, auteur du Discours à la nation allemande. C’est néanmoins Bergson qui influence le plus Zaki al-Arsouzi à cette époque, à travers son ouvrage L’Evolution créatrice. A la fin de ses études parisiennes, Zaki al-Arsouzi est tiraillé entre deux aspirations : créer une œuvre littéraire inspirée par le génie de la langue arabe, qu’il pressent, ou créer une nation ? Son retour en Syrie, à la suite de sa nomination à Antioche comme professeur de philosophie, décide de son orientation pour la politique et de sa conversion à l’arabisme.

    Alexandrette et la prise de conscience politique

    Dans la province d’Alexandrette, Zaki al-Arsouzi relate avoir fait l’expérience de la différence de traitement à l’égard des minorités, et en particulier les Alaouites, sous le mandat français. Dans un article intitulé L’expérience du Baath à Antioche (1965), Arsouzi écrit : « La politique de l’enseignement de la France établissait une différence dans ses rapports entre une confession et une autre. Elle établissait aussi la même différence dans les tribunaux et dans d’autres questions. Elle prenait appui sur une minorité pour paralyser la majorité. Elle favorisait les Turcs au désavantage des Arabes, comme des chrétiens au désavantage des musulmans. » Il se joint à la Ligue d’Action Nationaliste, un parti fondé en 1933 par de jeunes syriens nationalistes, pour faire opposition au Bloc National, composé de notables urbains, prêts à faire des compromis avec la puissance mandataire française. La Ligue d’Action Nationale avait pour ambition de devenir un parti de masse moderne, en touchant une large partie de la population. Il dirige également un journal, Al-Uruba (L’Arabisme), qui a pour ambition de dépasser les petits cercles nationalistes pour s’adresser à la population locale et l’initier aux idées nationalistes, tout en intégrant ce discours dans les contextes politiques syrien et arabe. Mais, en dépit de multiples actions, l’audience de l’idéologie nationaliste restait plutôt confinée aux cercles intellectuels, sauf à Alexandrette où clubs et cafés assuraient le recrutement de militants. En outre, la légitimité politique de cette ligne s’appuyait sur un nationalisme d’opposition à la présence française, ce qui était insuffisant pour créer une réelle mobilisation. Conscient des limites de la Ligue d’Action Nationale, Zaki al-Arsouzi quitte le mouvement au cours des années 1930.

    L’affaire de la cession du sandjak d’Alexandrette à la Turquie a constitué, à cette époque, un événement décisif dans la prise de conscience et l’engagement politique de Zaki al-Arsouzi. Cette province ottomane, appartenant théoriquement à la Syrie sous mandat français depuis l’éclatement de l’Empire ottoman, est regardée avec intérêt par la Turquie kémaliste dès les années 1920. Mais c’est à partir de 1936 que la Turquie entame une campagne virulente de revendication, accompagnée de grignotage territorial, qui conduit les autorités mandataires françaises à négocier une cession à la Turquie, dans la perspective d’une alliance méditerranéenne en cas de guerre. C’est finalement en 1939 que ce territoire, qui aurait dû revenir à la Syrie, est finalement cédé par la puissance mandataire. Pour Zaki al-Arsouzi, deux intrus, le Français et le Turc, s’entendent dès le début des années 1930 au détriment des Arabes, auxquels doit, de droit, revenir ce territoire. Il milite donc pour le rattachement du sandjak à la Syrie, une fois que celle-ci aura gagné son indépendance, comme le prévoit la charte des mandats. La cession finale du sandjak joue un rôle déterminant dans sa conversion au panarabisme, et Zaki al-Arsouzi milite de plus belle pour l’unité des Arabes. Il quitte la Ligue Nationale Arabe, et crée probablement à cette époque le projet de fondation du Baath, même s’il n’a pas alors encore de programme précis.

    Son militantisme le conduit à Damas, où il vit sans enseignement ni travail, et dans une extrême pauvreté, car il a été dépouillé des biens qui appartenaient à sa famille à Antioche. Il réunit néanmoins autour de lui un petit groupe de partisans très actifs, qui militent pour un nationalisme teinté de mysticisme. Il fonde avec ses adeptes le Baath al-Arabi, le parti de la renaissance arabe, mais témoigne de l’hostilité aux autres leaders Michel Aflaq et Salah al-Dine al-Bitar. Continuant ses activités politiques, il est exilé par les autorités mandataires et contraint de s’installer à Lattaquié. Cette deuxième expérience politique, qui se conclut par la prison et l’exil, le convainc de prendre plutôt la plume pour défendre ses idées.

    La mémoire d’un des fondateurs du Baathisme

    Zaki al-Arsouzi a pris connaissance des nationalismes européens lors de son séjour en France : il situe leur origine dans plusieurs révolutions successives qui ont marqué le continent. La première date de l’époque médiévale, avec la mise en place de la féodalité. La seconde a lieu à l’époque moderne, lorsque la révolution scientifique opérée par Copernic et Galilée pose les bases d’une rationalité moderne. Pour Zaki al-Arsouzi, les Arabes doivent également effectuer leur « révolution copernicienne », alors que les tutelles européennes les en empêchent. Sa demande de liberté sur le plan intellectuel va de pair avec une réclamation d’indépendance sur le plan politique, qui se trouve nourrie par son expérience du nationalisme turc et par la faiblesse française dans l’affaire du sandjak d’Alexandrette. Passionné par la langue arabe, il établit une théorie démontrant sa supériorité, qu’il défend en 1943 dans Le Génie arabe de la langue. D’après lui, la langue arabe est la plus naturelle, la plus intuitive et la moins arbitraire ; c’est grâce à elle que pourront se faire l’unification arabe et le rétablissement de l’identité arabe. Il est plus difficile de connaître la position exacte de Zaki al-Arsouzi sur la religion : prétendant que « l’arabisme est notre religion », il met dans son engagement nationaliste et culturel une dimension religieuse. Son attachement à la laïcité et à l’égalité entre les religions est ambigu, profondément marqué qu’il est par sa conscience alaouite mais aussi par sa découverte des Lumières françaises.

    A la fin de la guerre, la plupart des membres du Baath sont partis et ont rejoint l’Arabe Ihya Movement, fondé par Michel Aflaq et Salah al-Din al-Bitar, rebaptisé Mouvement Baath arabe en 1943. En 1947, les deux mouvements s’allient, formant un seul parti arabe du Baath. Zaki al-Arsouzi n’y tient alors aucun rôle, et se concentre sur ses activités d’enseignant. Il revient cependant sur le devant de la scène au milieu des années 1960, lorsqu’au sein du parti, a lieu une scission entre Aflaq et al-Bitar, d’une part, et Salah Jadid et Hafiz al-Assad, de l’autre. De la rupture naît une branche syrienne et une branche irakienne : Zaki al-Arsouzi devient alors le principal idéologue de la branche syrienne, tandis que Michel Aflaq devient l’idéologue de la branche irakienne.

    Une fois retiré de l’activité militante, il devient une figure presque mythique du nationalisme arabe et une référence politique importante. Pour autant, sa pensée et ses travaux ont été quelque peu occultés, parce que certains de ces contemporains ont connu une plus large audience, par des écrits assez proches. Ainsi, les idées de t uSati Al-Husri, autre père fondateur du nationalisme arabe et inspirateur du Baath, connaissenne postérité plus grande.

    Bibliographie :
    - Audo, Antoine, Zaki al-Arsouzi. Un arabe face à la modernité, Beyrouth, Université Saint-Joseph, 1988.
    - Arsuzi-Elamir, Dalal, Arabicher Nationalismus in Syrien. Saki al-Arsuzi und die arabisch-nationale Bewegung an der Peripherie Alexandretta/Antakya 1930-1938, Hambourg, LIT, 2003.
    - Carré, Olivier, Le nationalisme arabe, Paris, Fayard, 1993.
    - Watenpaugh, Keith D., « Creating phantoms » : Zaki Al-Arsuzi, the Alexandretta crisis, and the formation of modern arab nationalism in Syria, International Journal of Middle East Studies, 28 (1996).

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