• Wilfred Thesiger, Le Désert des Déserts

    Wilfred Thesiger, Le Désert des Déserts
    Article publié le 27/09/2018

    Compte rendu de Chakib Ararou

    Né en 1910 en Ethiopie, Wilfred Thesiger se découvre au cours d’une enfance africaine la vocation d’explorateur dans un monde trop vieux pour le lyrisme qui s’y attacha longtemps. Dans le temps de l’après-guerre (1945 à 1950) où il réalise les expéditions au sud de l’Arabie relatées dans Le Désert des Déserts (1959), le temps n’est plus à l’exaltation des Lawrence d’Arabie, dont on commence du reste à soupçonner fort justement l’attitude. Les vieux empires coloniaux commencent à s’effriter, et avec eux la candeur cruelle de ceux qui s’en étaient baptisés les « pionniers » entrait dans une longue crise de conscience dont les plaies vives nous parviennent encore.

     

    Le cap de Thesiger est le suivant : prétextant les missions qui lui sont offertes – non sans sollicitations insistantes de sa part – par le Centre britannique de recherche sur les locustes(criquets migrateurs), il nourrit le projet autrement plus ambitieux d’être le premier européen à voyager longuement à travers le « Quart Vide » (Al-rub‘ al-khâli) du désert d’Arabie et en ramener une carte détaillée.

    On découvre ainsi que l’aridité de la péninsule n’est pas d’un tenant, et que certains endroits y sont plus redoutables que d’autres, nommément ce vaste espace désolé qui contraste fortement avec le vert Yémen splendidement décrit ailleurs dans l’ouvrage. Par deux fois, le Britannique fit la traversée du Désert des Déserts, escorté par les ressortissants de différentes tribus bédouines d’Arabie du Sud qu’il apprend à fréquenter et décrit dans l’ouvrage avec une minutie et empathie. L’admiration point en tout lieu du texte pour ces hommes dédiés à un mode de vie d’une extrême difficulté, sous un climat qui compte parmi les plus terribles de la planète. Que peut bien alors penser un homme qui doute non seulement dans l’aventure, mais de celle-ci ? Tel est en effet le syndrome de Thesiger, si près de bien des mentalités contemporaines, bien plus modestement aventureuses. On se prend à le diagnostiquer en dilettante au fil de ces pages denses et sèches comme le périple qu’elles décrivent. On s’essayera ici à en donner l’esquisse.

    Tout contre les Bédouins

    Reconnaissons à l’ouvrage un premier mérite : celui de s’intéresser en profondeur aux hommes qui traversaient ces déserts, et dont le mode de vie est le véritable exploit humain, n’en déplaise à la couverture de l’ouvrage qui réserve ce titre de gloire à l’expédition de l’auteur. Thesiger n’est plus de l’espèce d’hommes qui font des lieux qu’ils visitent le théâtre peuplé de figurants de leur propre vanité : si ses jugements, on le verra, peuvent susciter la critique voire l’agacement, on ne lui en reconnaîtra pas moins de s’être soucié au plus fort sens du terme de ses hôtes.

    Qui sont-ils ? Des hommes issus principalement de deux tribus, les Baït Kathir et les Rashîd, issues de l’intérieur du Dhofar, au nord du port de Salalah, et nomadisant dans un territoire à l’intersection de l’Arabie saoudite, d’Oman et du Yémen où commencent et se terminent les expéditions de Thesiger. Le contexte historique ? Nous sommes dans la deuxième décennie d’existence de l’Arabie saoudite moderne et à l’amorce de la conversion de la région entière à l’industrie pétrolière. Cette donnée n’est pas anodine : elle occupe fort l’esprit de notre voyageur, qui y attache un intérêt tout particulier et fonde sur ces mutations – la seconde surtout – une lecture crépusculaire de la civilisation qu’il décrit, vouée selon lui à une mort annoncée. On ne saurait contredire un point : la transition a bien eu lieu, et beaucoup des pratiques nomades ici décrites ont disparu avec elles, faisant de l’ouvrage un morceau d’histoire.

    Le rapport lâche des tribus qu’il fréquente à l’orthopraxie islamique qu’il a pu découvrir en Syrie ou au Soudan ne cesse d’étonner Thesiger. Telle tribu s’en tient à deux prières quotidiennes, l’une au lever du soleil et l’autre au coucher. Une autre encore s’en abstient complètement, ainsi que du jeûne rituel, arguant une dispense obtenue du prophète Muhammad lui-même (1). Les réminiscences du paganisme pré-islamique sont également nombreuses : ainsi ces espaces sacrés et devant demeurer strictement intacts, les hautas, qui parsèment leur parcours, ou la multitude d’interdits alimentaires fort éloignés de la simplicité du régime coranique en la matière.

    Thesiger assiste également à un rituel de zar (désenvoûtement), et s’étonne de retrouver là les usages propres à la vallée du Nil, de l’Egypte à l’Ethiopie. On laissera à l’anthropologie contemporaine le soin de trancher quant à ses spéculations sur les origines yéménites de ces pratiques, portées aux Ethiopiens via Bab al-Mandab et remontées par la suite jusqu’au delta du Nil. Reste que les rives de la mer Rouge communiquent à l’évidence. Les relations politiques avec les pouvoirs mourants ou renaissants, et tout particulièrement la dynastie des Saoud réintronisée de fraîche date, semblent âpres : ici, il évoque le refus catégorique des hommes des tribus à s’adresser au monarque autrement que par son prénom, ailleurs il constate la résistance de certaines pratiques rituelles hétérodoxes de circoncision, que le roi Abdelaziz tente en vain d’éradiquer à coups de menace. Bref, c’est la persistance de la loi tribale et du fond culturel arabe le plus ancien face aux transformations passées et présentes qui frappe le voyageur britannique.

    La principale souffrance que cause au voyageur européen la vie dans le désert n’est pas la rudesse du climat, en dépit de descriptions terriblement pathétiques par endroit. Retenons, au hasard, celle qu’il esquisse tout au seuil du « quart vide », que ses hôtes qui en sont familiers nomme d’ailleurs simplement « les Sables » : « Le sable était froid sous nos pieds. Dans le Désert des Déserts, les Arabes ont coutume de porter des chaussettes en poil de chameau grossier ; mais aucun d’entre nous n’en avait et nos talons commenceraient à se crevasser. Plus tard, ces crevasses allaient se creuser et devenir extrêmement douloureuses (2). » Ceci n’est qu’un détail de la multitude de tourments physiques et moraux endurés dans le séjour de cette immense étendue aride. Pourtant, ce qui semble le plus manquer à Thesiger, c’est l’intimité. Tout du long, le primat de la communauté sur l’individu qui fait règle parmi les compagnons de voyage donne lieu à des attitudes perçues comme des intrusions ou des indélicatesses, et l’on découvre le voyageur en lutte avec lui-même pour freiner ses agacements. Thesiger est tout contre les Bédouins, dans le sens où il est admiratif de cela même qui le fait souffrir, et recherche sans arrêt la compagnie de cette société d’ascèse qu’il idéalise et qui pourtant empiète fortement sur ses repères. Il est touchant de lire au hasard d’une page la manière dont cette passion contradictoire se somatise, et comment le manque physique du désert et des Bédouins se ressent chez celui qui s’en plaint tant : « Dans les déserts, aussi arides soient-ils, je n’avais jamais éprouvé la nostalgie des bois et des vertes prairies au printemps, mais maintenant que j’étais en Angleterre, je ressentais un désir presque physique et proche de la douleur de retourner en Arabie (3). »

    Le syndrome Thesiger

    Nous nommons précisément syndrome Thesiger l’ensemble de ces passions contradictoires qui se manifestent en filigrane tout au long de ces quatre-cents pages. Faisant face à l’agacement suscité par l’absence de vie privée, l’admiration pour les Bédouins est omniprésente, et porte sur la liberté paradoxale de cette vie au désert, écrasée par les contraintes climatiques et ponctuée de sanglants conflits : « Lorsque j’étais à Damas, je rendais fréquemment visite aux Rualla, installés l’été près des puits des environs de la ville. Ils m’exhortaient à les accompagner dans leur grande migration annuelle vers le sud, en direction du Nedjd, laquelle commençait après dès qu’apparaissait la végétation, après les pluies d’automne. Il n’y a que dans le désert, affirmaient-ils qu’un homme peut trouver la liberté (4). » En surplomb de ces sentiments contradictoires, à la manière d’une synthèse, vient une inquiète culpabilité : et si le voyageur et ses devanciers étaient cause de la perte de ce qu’ils admirent. À intervalle régulier, la question revient comme lancinante. Thesiger multiplie les références aux compagnies pétrolières en train de s’installer, à la vie de sous-prolétaires de cette industrie qui menace les Bédouins en lieu et place de leur antique mode de vie, terrible et admirable. « Devant aucun autre peuple, je n’ai aussi cruellement éprouvé le sentiment de ma propre infériorité », finit-il par conclure…

    Que pourrait-on trouver à redire à tel aveu ? La chose suivante, pour commencer : à aucun moment Thesiger n’imagine que le système de valeur ou les usages ancrés dans ce mode de sociabilité aient la moindre résistance ni la moindre souplesse pour s’adapter devant les grands changements du monde. Il n’est pas question ici d’aller contre la critique des ravages de la civilisation technicienne sur tant de lieux par elle saccagés – le Golfe arabo-persique n’est pas l’un des moindres. Néanmoins, la culpabilité de Thesiger, qu’un journaliste avait cru judicieux de qualifier de mystérieuse (5) alors qu’elle ne nous est que trop familière, tend systématiquement à mésestimer la force de ces ressources de culture dont elle prétend faire l’éloge. On en est particulièrement frappé, non pas dans le désert lui-même, mais dans les tableaux des villes du Yémen et d’Oman, et par exemple ici : « On m’avait raconté que le dernier Shah de Perse avait coutume de classer toute chose dans son royaume en « moderne » et « démodé », et donnait des ordres pour que le démodé soit rapidement remplacé. Le même processus était engagé ici. En me promenant dans les rues de Saywun, la plus grande ville du Hadramaout, (…), j’avais la certitude que dans très peu de temps, il y aurait des cinémas partout et des postes de radio tonitruant à tous les coins de rue. » Soixante ans plus tard, on s’amuse de l’effroi causé par les cinémas et les postes de radio, en regardant les mythologies qui ont pu se construire autour d’elles dans des capitales arabes comme Le Caire et Bagdad.

    Sans être tout à fait ce white saviour identifié à juste titre et dénoncé à juste titre par les cultural studies et la critique décoloniale, Thesiger apparaît dans l’ouvrage comme l’un de ces amoureux de l’archaïque qui se complait des menaces sur lesquelles il spécule. Ethos du crépuscule, appropriation d’une nostalgie qu’on pourrait comprendre chez les concernés : tels sont les travers de l’aventurier sceptique, qui ne peut que susciter le respect par son vivace souci d’autrui, mais dont on tiendra à bonne distance les jugements de curieuse tournure.

    Notes :
    (1) Wilfred Thesiger, Le Désert des Déserts [1959], traduction de Michèle Bouchet-Forner, Plon, coll. Terre Humaine Poche, 1978.
    (2) Ibid., p. 168.
    (3) Ibid., p. 252.
    (4) Ibid., p. 411.
    (5) Dominique Jamet, cf. dossier de presse de l’ouvrage, p. 459.

    Wilfred Thesiger – Le Désert des Déserts, Paris, Plon, 1978, 432 pages.

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