• Violence des jeunes en Algérie La faillite de la famille, de l’école et de l’université

    Par Belkacem Lalaoui
    «Tout père sur qui son fils lève la main est coupable : d’avoir fait un fils, qui levât la main sur lui.»
    (C. Péguy)
    La violence des jeunes a pris une ampleur considérable en Algérie. Son existence est devenue choquante, et révèle un problème grave de société. Les gens le disent, les politiques en parlent, et c’est écrit dans les journaux. Elle est devenue un aspect banal de la vie sociale, en même temps qu’un fait insupportable. Le plus souvent spontanée et massive, elle s’étend de manière épidémique et menace les personnes dans ce qu’elles ont de plus précieux : la vie, la santé, la propriété.
    Véritable catalyseur du désordre social, elle fait intervenir quotidiennement de façon visible le policier, le juge et le médecin. Au point d’être à la source de tout un mouvement de réflexion de la part de certains sociologues, anthropologues, psychologues, criminologues, et autres experts, qui tentent de s’interroger sur le pourquoi et le comment de ce phénomène social complexe, soumis à des influences diverses. Un auteur comme G. Sorel, en lui ôtant tout caractère péjoratif, a pu montrer, d’une façon convaincante, qu’il s’agit là d’une violence pure et purificatrice, une sorte de violence directe et expressive, juste et généreuse, propre à la vie et à la jeunesse ; une violence motivée par la simple colère sereine, et donc «accoucheuse» du nouveau. C’est là toute l’ambiguïté de la violence chez les jeunes, légitime aux yeux des uns, illégitime aux yeux des autres.
    Fruit d’une désagrégation sociale, culturelle, économique et politique, elle bouleverse toutes nos habitudes de pensée. D’autant plus qu’elle se déploie au sein d’une société où les règles de la vie sociale sont fortement prescrites par la religion et sa sœur-épouse, la morale. Or, une religion, quelle qu’elle soit, est dans l’ensemble un rempart et non un facteur aggravant de la violence. C’est pour cette raison que l’étude de la violence des jeunes, en Algérie, requiert un gros effort d’analyse et de pédagogie, pour ne pas tomber dans des interprétations aussi contradictoires que confuses.
    En effet, malgré les diverses théories scientifiques disponibles, qui ont cherché vainement des réponses à cette question, c’est à un sujet brûlant que l’on a affaire dans tous les sens du terme. Car, il s’agit là d’une forme de violence en excès, activée par des frustrations diverses, qui ont déterminé les habitudes de vie de nos jeunes, modelé leurs comportements et leurs psychismes : autrement dit, leurs façons d’être, de penser et de faire. Tous les indicateurs disponibles nous montrent qu’il s’agit bien là d’un mal profond qui traduit la difficulté de nos jeunes à se construire comme sujets dans une société où l’écoute et le dialogue restent absents. Aujourd’hui, un vrai diagnostic est difficile à établir, beaucoup plus qu’on ne le croit. Surtout si l’on veut poser les véritables questions et fuir les généralisations hâtives.
    La question essentielle qui nous intéresse, ici, est en fait d’essayer de comprendre : d’où naît la violence des jeunes en Algérie, quel en est le ressort intelligible fondamental ? Pourquoi nos jeunes développent-ils de plus en plus des comportements stériles et autodestructeurs, qui les mènent à commettre des agressivités, des agressions et des violences ? Pourquoi ont-ils tendance à présenter l’acte de violence, c’est-à-dire l’usage de la force et de la brutalité, comme un acte tout à fait normal : un acte de justice, voire de bonté ? Comment arrivent-ils à mettre en place, en toute impunité, une procédure de justice collective, sauvage et expéditive, pour régler des litiges ou des conflits individuels, dans l’espace public et en plein jour ? Enfin, comment faire pour couper à la base toute une idéologie pernicieuse, tout un système d’idées et de pensées particulièrement mystificateur, qui participe à fabriquer des comportements agressifs et transgressifs chez nos jeunes ? Bref, que faire pour réduire la violence et sensibiliser nos jeunes à la beauté du monde ? Pour nous, il n’y a pas d’autre forme de prévention, sinon l’éducation : une éducation véritable, qui permet aux jeunes de s’impliquer davantage dans la vie quotidienne publique, et ce, afin qu’ils apprennent à mieux gérer les nombreux «conflits» auxquels ils sont confrontés quotidiennement. Cette conception pédagogique de l’éducation basée sur la gestion du «conflit», on la retrouve déjà chez les anciens grecs, pour qui il n’y a pas d’intégration de l’individu dans la «Cité» (la polis) sans «conflit» (sans polemos). Gérer la Cité, dans la Grèce antique, c’est gérer le «conflit humain». On la retrouve, aussi, dans la pensée du philosophe et sociologue allemand G. Simmel, qui considère le «conflit humain» non pas comme une donnée sociale pathogène, mais comme une composante à part entière de la sociabilité.
    Par les conversations et les prises de positions qu’il induit, le «conflit» dégage une énergie et opère comme un mouvement de rapprochement entre les individus. Il est le contraire de la violence, qui ferme l’espace de la discussion et du débat au profit de la rupture ou du seul rapport de force. Dans l’optique Simmelienne, le «conflit», dans sa dimension positive, aurait pour fonction de résoudre des tensions et de créer de nouveaux équilibres, d’acquérir des droits, d’élaborer de nouvelles règles, de tenir ses convictions, d’affirmer un certain nombre de valeurs, d’irriguer la démocratie. Pour cela, il faut être à l’écoute des jeunes, dans les situations réelles de leur existence sociale. Il faut travailler au plus près d’eux pour déceler les «conflits» qui motivent leur violence, et enclencher aussitôt des procédés pédagogiques pour empêcher cette dernière de se développer. Car, nous avons affaire à une forme de violence embusquée et toujours prête à refaire surface, qui plonge ses racines dans des «éléments de culture» que les jeunes ne font qu’exprimer ou reproduire dans une société où on leur apprend au berceau que le garçon doit être dur et agressif et la fille obéissante et procréatrice.
    Cette forme de violence est aussi la marque de jeunes en rupture du contrat social, ayant le vif sentiment de vivre dans une société, qui glorifie la force comme un mode normal de relations pour occuper une position sociale et politique élevée.
    Une société qui ne donne pas l’occasion aux jeunes d’exercer positivement leurs capacités concrètes et leurs qualités spéciales acquises. Si bien que les jeunes qui veulent vivre d’une façon autonome et responsable, selon leurs besoins et leurs aspirations, ne peuvent le faire qu’en se mettant hors la loi, en se rebellant. En ce sens, on peut dire que la violence des jeunes, en Algérie, n’est rien d’autre qu’une réaction à des frustrations diverses et des humiliations multiples accumulées et ressenties comme une dégradation de leur image sociale : une forme d’injustice qu’on commet à leur endroit et qui entraîne une souffrance psychique. C’est pourquoi les jeunes n’hésitent pas à s’en prendre aux différentes institutions et à ceux qui les incarnent. C’est une manière, pour eux de «relever la tête» en utilisant la violence pour effrayer l’ordre établi et tenter ainsi de s’émanciper d’une société paralysante.
    Cette forme de violence directe traduit l’exaspération, la colère, la haine, la rage et le sentiment négatif d’être perpétuellement victimes de mensonges, de manipulations et de supercheries. Pour mieux la saisir, il faut la situer dans un contexte de «dépérissement du lien social», qui a lieu au sein des trois institutions de base de la société : la famille, l’école et l’université. En effet, le degré supérieur de la violence observé chez nos jeunes renvoie aux multiples dysfonctionnements de ces trois institutions, qui n’arrivent plus à assumer convenablement leurs fonctions d’éducation et de formation. Censées pacifier la société en structurant, notamment l’ordre social et moral de la base au sommet, ces trois institutions éducatives ont perdu de leur densité morale : elles ne constituent plus des remparts pour lutter contre la violence. Elles sont devenues de simples foyers de dressage, d’endoctrinement, d’aliénation, d’obscurantisme, d’idolâtrie, de rébellion et de désordre : elles ne jouent plus aucun rôle dans la résorption des conflits et la moralisation de la vie sociale. Incapables de produire de l’écoute et du dialogue, elles empêchent les jeunes de réaliser leurs besoins et aspirations légitimes. Elles sont devenues des institutions porteuses de germes de désintégration sociale. Le philosophe K. Jaspers disait à ses étudiants : «Quand il y a le feu, j’appelle les pompiers — de même en politique, quand il y a un problème, je me tourne vers le politicien.» En effet, nos politiciens en place ont trop souvent tendance à oublier que la famille, l’école et l’université constituent des «hauts lieux» pour le développement et la cohésion de la société civile et de la société politique : puisqu’elles ont pour fonction principale de réprimer les instincts, de réguler les relations interpersonnelles, de résoudre les conflits, et de canaliser la violence. Ce sont des institutions destinées à construire l’identité collective d’une communauté. C’est, en effet, au sein de ces institutions, considérées comme un vaste terrain éducatif, que les jeunes vont acquérir des caractères spécifiques dans le domaine des schèmes de pensée et de l’action, qui vont orienter d’une manière déterminante leur rapport au monde ; autrement dit, une manière originale d’être et de réagir. D’où l’idée de travailler, au niveau de ces trois institutions éducatives, lorsque l’on cherche à comprendre l’apparition, la singularité et la spécificité historique de la violence des jeunes dans un contexte-socioculturel donné.
    Car, quand elle n’est pas régulée par ces trois institutions, la violence continue à s’emmagasiner jusqu’au moment où elle déborde et se répand aux alentours avec les effets les plus dévastateurs.

    Derrière la violence des jeunes, on découvre le dysfonctionnement des trois institutions de base de la société : la famille, l’école et l’université
    En effet, derrière la violence des jeunes, en Algérie, on découvre les multiples dysfonctionnements des trois institutions de base de la société : la famille, l’école et l’université. Trois institutions éducatives abandonnées depuis des décennies à une classe dirigeante népotique et inefficace, fréquemment impliquée dans des «affaires» de corruption et de prédation, pratiquant une économie de brigandage, et qui décide impérialement qui doit devenir riche et qui doit rester pauvre. Une classe dirigeante pleine de haine et de vengeance, dépourvue de toute «hauteur de vues», ne fabriquant que de la propagande mensongère ; et qui profite de sa position pour promouvoir ses propres intérêts et étendre son propre domaine.
    Une classe dirigeante, dont les motivations et les secrets ne sont pas toujours aisés à cerner et à déchiffrer, qui se déchaîne facilement contre tout ce qui ne se plie pas à ses prétentions ; et qui a rendu la «Cité» comme un vaste pourrissoir, ou rien, ni les hommes ni les plantes, ne peut germer correctement. Une classe dirigeante dépourvue d’un certain nombre de traits humains «fondamentaux», qui a plongé la «Cité» dans les plus basses profondeurs, faisant voler en éclats les trois institutions de base de la société ; c’est-à-dire, tout l’édifice responsable de l’éducation et de la formation des jeunes. Bref, une classe dirigeante incapable de gérer les ardeurs des jeunes et d’injecter du sens et de la valeur dans leurs activités, afin de les aider à s’ouvrir au vaste patrimoine culturel de l’humanité.
    Sinon, comment expliquer cette dépravation des mœurs chez nos jeunes ? A l’indépendance, et faut-il le rappeler en deux mots, chaque enfant, dès son plus jeune âge, était le fils de tous les Algériens, parce que tous les enfants étaient considérés comme les fils de l’Algérie, et tous les adultes, sans distinction aucune, pouvaient les récompenser quand ils agissaient bien et les punir quand ils faisaient ce qui n’était pas permis. Autrement dit, selon que la conduite des jeunes se trouve en accord ou en contradiction avec le bien général. Un demi-siècle après l’indépendance, la société s’est décomposée et corrompue : les adultes ont démissionné de leur rôle d’éducateur et la pulsion dominante de l’activité des jeunes est devenue la violence. Cinquante-cinq ans après l’indépendance, on assiste à un «ensauvagement» de la société. On est passé d’une jeunesse possédant une «maîtrise de soi» de style apollinien, orgueilleuse de ses ancêtres, fortement armée pour surmonter les épreuves de l’existence, possédant les qualités humaines de générosité et d’empathie, respectueuse des lois civiles et religieuses, loyale envers la nation, respectant l’autre dans sa particularité, libérée de tout préjugé, solidaire et disciplinée, faisant preuve de retenue et de politesse, fière de son identité, ayant l’amour du travail, l’esprit de sacrifice, le sens de la collectivité, etc. à une jeunesse de style Dionysiaque, avec des formes frustres et brutales de l’affirmation de soi, ne manifestant aucune aspiration à prolonger son existence sur terre, détachée de la société et de la nation, dépourvue de conscience politique et citoyenne, rejetant tous ceux qui ne rentrent pas dans ses catégories de pensée, ayant le goût du désordre et de la destruction, passive et égoïste, agitée et anxieuse, intolérante et superstitieuse, résignée et fétichiste, en proie au fléau de la drogue avec ses conséquences désastreuses dans la sphère psychique, attirée par le monde obscur de la délinquance et du gangstérisme, etc.
    Une jeunesse à la recherche de la jouissance immédiate, qui veut devenir riche tout de suite, ici et maintenant : tout ou rien. Tels sont, sommairement esquissés, un ensemble de traits psychologiques et d’émotions exacerbées, qui ont abouti à fabriquer des comportements violents ; et que nos trois institutions éducatives n’ont pas su ou voulu domestiquer et pacifier.
    Ce sont, là, quelques facteurs endogènes de la violence des jeunes, qui nous montrent en fin de compte : comment a-t-on fait pour passer d’une jeunesse structurée et paisible à une jeunesse déstructurée et souffrante ? En effet, dans la situation de souffrance, on observe une baisse de l’estime de soi, un détachement avec l’environnement immédiat, accompagnés de nombreuses manifestations psychologiques qui ressemblent par certains côtés à une névrose généralisée : l’inquiétude et l’irritabilité, la colère et la protestation, la fuite et l’évasion.
    La situation de souffrance, qui s’installe durablement en milieu de jeunes, est le fil conducteur de l’hostilité et de l’agressivité envers autrui, qui se manifeste généralement sous forme d’agression immédiate et incontrôlée. De tout ce qui précède, on s’aperçoit, en fait, que l’éducation de nos jeunes s’est fortement éloignée de ses origines universalistes, pour évoluer vers une éducation relâchée et déficiente en matière de règles sociales et de valeurs morales. Dans ce cadre bien précis, on ne peut sous-estimer le rôle joué par la famille, l’école et l’université, dans le développement des inégalités sociales, culturelles et économiques, entre les jeunes Algériens. C’est là le résultat d’un long processus de désocialisation de ces trois institutions éducatives, qui masquent de plus en plus des rapports de domination invisibles, mais aux effets sociaux redoutables.
    Ainsi, la famille, l’école et l’université ne constituent plus des lieux où l’on peut mesurer la vitalité d’une nation. Bien au contraire, ce sont des institutions qui participent de plus en plus à renforcer les inégalités culturelles et sociales apprises et acquises dès le jeune âge, à fixer des destins sociaux précoces et à établir une hiérarchie sociale stricte. Par leur mode de fonctionnement, elles participent fortement aujourd’hui à fabriquer un ordre social fondamentalement inégalitaire. C’est pour cela qu’il est de plus en plus difficile de cerner dans sa complexité, son ambiguïté parfois, la violence de nos jeunes. Cependant, il faut reconnaître une chose à nos jeunes, c’est qu’ils se montrent par certains côtés comme parfaitement «civilisés», puisqu’ils ont totalement intériorisé les principales valeurs en circulation dans la société algérienne : argent, villa et 4/4, qu’ils «désirent» ardemment acquérir. Nos Jeunes n’hésitent pas, en effet, à nous rappeler que jamais dans l’histoire de l’Algérie une «minorité de privilégiés» n’a bénéficié de tant de richesse, en assumant si peu de responsabilité pour le bien public. On ne peut faire abstraction de toutes ces observations, lorsque l’on cherche à comprendre la violence des jeunes dans leurs relations avec certaines institutions. Car, à l’origine de toute violence, qui traverse toutes les sociétés, d’un bout à l’autre du monde, nous explique R. Girard, il y a le «désir mimétique rivalitaire», c’est-à-dire le désir d’imiter l’autre, de vouloir posséder ce que possède autrui, au point de déclencher des pulsions violentes pour son appropriation. La violence du «désir mimétique rivalitaire» est contagieuse.
    Elle débouche sur des conflits en chaîne et se propage par effet «boule de neige» : si deux individus désirent la même chose, il y en aura bientôt un troisième, un quatrième, un cinquième et ainsi de suite. Tout comportement implique une dimension d’imitation, la mimésis, la volonté d’imiter son semblable. Le désir est par nature mimétique, sans cesse à la recherche d’un modèle, et suscite toujours de la rivalité. Or, dans la rivalité, celui qu’on prend pour «modèle», on désire ce qu’il désire et par conséquent il devient un obstacle. Le désir engendre toujours le conflit : il est cannibale. Si l’on prend en considération cette thèse de la théorie mimétique du désir, visant à nous expliquer de façon séduisante le fonctionnement et le développement des sociétés humaines, il est fort à parier que la violence de nos jeunes a de beaux jours devant elle ; parce que nos jeunes désirent de nombreux objets auxquels ils n’ont pas accès, et que d’autres ont acquis par simple vol, corruption ou prédation.

    Une fois que la violence a pénétré dans une communauté, elle ne cesse de se propager : la violence a des effets mimétiques
    Il y a, incontestablement, un accroissement et une exaspération de la violence depuis les années quatre-vingt-dix. En effet, à partir de la fin des années quatre-vingt-dix est venu s’exprimer, en Algérie, une violence bestiale et féroce, ayant revêtu l’allure de la pire barbarie. Les Algériens lui ont donné un nom : la «décennie noire». Durant cette période, la société algérienne a connu une violence sauvage et animale, qui a frappé tout le monde : où le sang a été répandu à flots et où l’on a excellé dans la variété de l’horreur. C’était une époque où des Algériens ont massacré d’autres Algériens. Une époque, où on a tué des hommes en grand nombre, afin d’inspirer peur et terreur à d’autres hommes. Les trois institutions de base de la société (la famille, l’école et l’université) ont été incroyablement ébranlées et souillées. Dans cette perspective, J.G. Frazer nous apprend, que «dans l’ouest du Sussex, on croit que la terre sur laquelle du sang humain a été versé est maudite et restera à jamais stérile». La «décennie noire» est une cruauté sans «visage». L’Algérie est sortie «souillée» et divisée de toutes ces années de violence et de cruauté.
    La population algérienne tout entière a assisté impuissante à un brusque retour de la sauvagerie animale, avec des corps déchirés, démembrés, décapités. Leurs spectacles visuels ont occasionné de graves souffrances psychiques chez la population et notamment chez les jeunes. Ce qui les empêchent, aujourd’hui, de construire une existence équilibrée et heureuse. Toute cette violence a laissé des traces profondes : une marque au fer rouge. Les jeunes ont assisté à des scènes insolites et étranges. Ce sont toutes ces scènes, accompagnées le plus souvent de cris, d’appels et de hurlements, qui ont marqué leur corps et leur esprit, ébranlé leur identité morale dans ses fondements, brouillé leurs repères historiques, détruit leur mode de vie. Des scènes qui n’ont pas manqué de créer des traumatismes profonds au sein de la population.
    Toute cette violence et cette cruauté avaient comme alibi apparent de mettre en place une ferveur religieuse le plus souvent «importée», une forme de religiosité mortifère, qui penche du côté de l’extrémisme, du fondamentalisme et qui est en rupture radicale avec les traditions religieuses et sociales ancestrales de la société algérienne. Aujourd’hui, on s’attelle à construire l’apaisement, alors que l’appendice gangréneux est toujours présent dans le corps social. Tant que le «pur» et «l’impur» demeurent distincts dans une communauté, tant qu’ils sont subordonnés à un code moral implacable, on peut laver même les plus grandes «souillures». Une fois qu’ils sont confondus, on ne peut plus rien purifier. Or, le «pur» et «l’impur» sont encore confondus dans la société algérienne avec énormément de haine et de méfiance qui continuent de s’accumuler. En effet, tant qu’il y a au sein d’une communauté un capital de haine et de méfiance accumulé, les hommes continueront à y puiser et à le faire fructifier. Tant qu’il n’y a pas une exacte reconnaissance des faits et des responsabilités, le désir de violence reste éveillé et les hommes continueront de se préparer pour le combat. Chacun continue à se préparer contre l’agression probable du voisin. Chacun s’attend à subir des vengeances et des représailles de l’autre. Parce que durant la «décennie noire», la société entière a été «contaminée» et les racines de la violence et de la cruauté ont pénétré, profondément, dans les trois institutions de base de la société : la famille, l’école et l’université. Aujourd’hui, ces trois institutions baignent encore dans une sorte d’impureté, qu’elles continuent de transmettre aux jeunes et donc à les contaminer. On n’a pas procédé convenablement à leur «décontamination», par divers rites de «purification», pour leur permettre de «renaître» dans un nouveau monde d’union et de fraternité, pour leur «insuffler» une nouvelle vie.
    En effet, selon une thèse que l’on rencontre dans diverses pensées ethnologiques, le passage d’un monde antérieur «impur» à un monde nouveau «pur» se fait toujours par divers rites purificateurs : des vœux, des prières, des cérémonies, des sacrifices, des cultes au sens ordinaire du mot, etc. Ces rites de «purification» sont accomplis pour empêcher les germes de la violence de se développer de nouveau, et préserver la communauté d’une nouvelle «contamination», voire d’une nouvelle «souillure». Lorsque ces rites ne sont pas accomplis, la haine, la vengeance et la violence restent puissantes au sein de la société.
    C’est ainsi peut-être que s’explique, au moins en partie, la présence de cette forme de violence interminable et muette que l’on continue d’observer chez nos jeunes au sein de la famille, de l’école et de l’université. Derrière toute cette violence des jeunes se cache en vérité un mal, qui continue de nous habiter tous : un mal qui nous disperse et qui rend notre avenir collectif incertain.
    B. L.

    Source : https://www.lesoirdalgerie.com/articles/2017/09/11/article.php?sid=1728&cid=41

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