• prix Nobel de mathématiques ?

    Pourquoi n'y a-t-il pas de prix Nobel de mathématiques ?

     
    Pourquoi n'y a-t-il pas de prix Nobel de mathématiques ?

    Par Franck Stevens


    Article mis en ligne le 29/09/14
    Dernière mise à jour le 29 septembre 2014 à 20h29
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    Une rumeur veut qu’Alfred Nobel ait omis de créer une récompense pour les mathématiciens car sa femme l’aurait trompé avec l’un d’entre eux... Info ou intox ?

    Pour essayer de comprendre pourquoi il n'existe pas de prix Nobel de mathématiques, il faut tout d'abord revenir aux origines de ces récompenses prestigieuses...

     

    Pourquoi des prix Nobel ?

     
    En 1867, le chimiste suédois Alfred Nobel invente et brevette la dynamite, un explosif à base de nitroglycérine qui présente l'avantage d'être beaucoup plus stable que la nitroglycérine pure et donc moins dangereux à manipuler.
    Cette invention va contribuer à la fortune et à la célébrité d'Alfred Nobel, mais sa réputation ne sera pas que positive. Lorsqu'un journal français annonce par erreur sa mort en 1888, il le décrit de façon peu flatteuse : « Le marchand de la mort est mort. Le Dr. Alfred Nobel, qui fit fortune en trouvant le moyen de tuer plus de personnes plus rapidement que jamais auparavant, est mort hier ».
    C'est peut-être pour améliorer cette image que Nobel crée ses fameux prix. En 1895, quelques mois avant sa mort, il rédige en effet un testament réservant l'essentiel de sa fortune à l'établissement de prix annuels récompensant, sans distinction d'âge ou de nationalité, les personnes ayant « apporté le plus grand bénéfice à l'humanité ». Ces prix concernent cinq domaines : la promotion de la paix, la littérature (et plus précisément une oeuvre qui fait preuve d'idéalisme), la médecine/la physiologie, la chimie et la physique.
     

    Depuis 1901, ces prestigieuses récompenses sont officiellement remises à leurs lauréats le 10 décembre, jour de l'anniversaire de la mort d'Alfred Nobel.
    Image : Nobelprize.org

     

    L'absence des mathématiques dans cette liste peut surprendre, ce qui explique sans doute que des rumeurs étranges soient apparues à ce sujet...

     

    Pourquoi pas les mathématiques ?

     
    On entend souvent dire que la femme (ou la fiancée) d'Alfred Nobel l'aurait trompé avec un mathématicien (on parle parfois du grand mathématicien suédois Gösta Mittag-Leffler), raison pour laquelle il aurait décidé de ne jamais décerner de prix aux spécialistes de cette discipline.
    Sans qu'il soit nécessairement fait mention d'une histoire de coucherie, d'autres prétendent que Nobel détestait Gösta Mittag-Leffler et n'a pas créé de prix de mathématiques afin d'éviter que cet éminent mathématicien, membre influent de l'Académie Royale des Sciences suédoises, ne soit parmi les premiers à recevoir l'un de ses prix.
     

    Alfred Nobel (à gauche) et Gösta Mittag-Leffler (à droite), dans leur jeunesse et à un âge plus mûr. Sciences Claires laisse à ses lectrices et lecteurs le soin de décider lequel des deux célèbres savants suédois était le meilleur parti.
    Images : Wikimedia Commons
     
     
    En réalité, Nobel n’a jamais été marié et l'idée selon laquelle il aurait rivalisé avec Mittag-Leffler pour les attentions d'une même femme semble complètement infondée. On ne sait pas grand-chose avec certitude quant à la relation exacte qu'entretenaient les deux hommes : ils ne se sont selon toute vraisemblance pas beaucoup fréquentés dans leur jeunesse (Nobel a quitté la Suède alors que Mittag-Leffler n'était encore qu'étudiant et n'y est revenu que rarement).
     
    Le mathématicien canadien John Charles Fields, ami de Mittag-Leffler, aurait toutefois affirmé à plusieurs reprises que Nobel détestait Mittag-Leffler et que c'est pour cette raison qu'il n'a pas créé de prix de mathématiques. C'est d'ailleurs pour combler ce manque qu'il a lui-même fondé à sa mort la médaille Fields, prestigieuse récompense réservée aux mathématiciens et souvent décrite comme le « prix Nobel de mathématiques ».
    Un autre élément mérite d'être mentionné : une première version du testament d'Alfred Nobel rédigée en 1893, remplacée par la version qu'il a écrite en 1895, prévoyait un unique prix récompensant « le travail le plus important et le plus innovant dans le vaste domaine de la connaissance et du progrès, à l'exception de la physiologie et de la médecine. Sans qu'il s'agisse d'une condition absolue, je souhaite que ceux qui par leurs écrits et leurs actions combattent les préjugés étranges que les nations et les gouvernements ont contre la création d'un tribunal de la paix européen soient particulièrement prises en compte ».
     

    Extrait du testament d'Alfred Nobel.
    Image : Image : Nobelprize.org
     
     
    Cette formulation plus vaste aurait potentiellement inclu d'autres branches scientifiques aujourd'hui négligées par le prix. Autre différence notable entre les deux versions du testament : la première prévoyait de léguer une somme importante à plusieurs institutions, dont l'Université de Stockholm, qui n'apparaissent pas dans le testament définitif. Cause possible dans le cas de l'université : des dissensions importantes au sein de l'université qui ont fait beaucoup parler d'elles dans la presse de l'époque et dont l'un des camps était mené par... Mittag-Leffler. Lorsque le contenu du nouveau testament a été révélé, plusieurs membres de l'université, dont le chimiste Svante Arrhenius, auraient pointé du doigt Mittag-Leffler en blâmant la perte du financement de l'université à son inimitié avec Alfred Nobel.
    Selon les mathématiciens suédois Lårs Garding et Lårs Hörmander, l'idée selon laquelle Nobel n'aurait pas dédié de prix aux mathématiques à cause d'une hypothétique inimitié avec Mittag Leffler n'est pas fondée. Quoi qu'il en soit, après la mort de Nobel, Mittag-Leffler a fait partie du comité d'attribution des prix Nobel de chimie et de physique en tant que membre de l'Académie des sciences de Suède, rôle dans lequel il est à nouveau souvent entré en conflit avec Arrhenius. Il a notamment tenté (en vain) de convaincre ses pairs d'attribuer le prix Nobel de physique au mathématicien et physicien français Henri Poincaré et a contribué à ce que le prix Nobel de physique de 1903 ne soit pas seulement décerné à Pierre Curie, mais aussi à sa femme Marie.
    Il est impossible de déterminer avec certitude pourquoi Nobel n'a pas créé de prix dédié aux mathématiques, mais plusieurs autres explications plausibles existent. L'une des raisons pourrait être qu'un prix international réservé aux mathématiciens existait déjà en Suède à l’époque, créé par le roi de Suède sur une suggestion de… Mittag-Leffler. Nobel aurait donc choisi de décerner des prix dans des disciplines pour lesquels des récompenses similaires n'existaient pas déjà.
    Certains pensent aussi que Nobel a tout simplement choisi de n'attribuer des récompenses qu'en rapport avec ses propres centres d'intérêt : pour Lårs Garding et Lårs Hörmander par exemple, l'idée de créer un prix dédié aux mathématiques n'a tout simplement pas traversé l'esprit du chimiste. D'autres sont d'avis que Nobel ne considérait pas les mathématiques comme une branche susceptible d’apporter de « grands bénéfices à l’humanité » au même titre que la chimie, la physique et la médecine, raison pour laquelle cette discipline n'apparaît pas explicitement dans la dernière version de son testament.
     

    Les mauvaises langues rétorqueront peut-être qu'en tant qu'inventeur de la dynamite et que patron de la fabrique d'arme Bofors, Alfred Nobel n'était peut-être pas très bien placé pour juger de ce qui apporte « de grands bénéfices à l’humanité ».
     

     

    Et les autres branches ?

     

     
    Quelles qu'aient été les raisons derrière le choix d'Alfred Nobel, les mathématiques ne sont pas la seule branche des sciences qu'il a oubliées : les sciences de la terre, les sciences de l'ingénieur et la biologie au sens large brillent également par leur absence (certaines découvertes en biologie ont toutefois été récompensées par le prix Nobel de médecine/physiologie).
    Notez d'ailleurs que le « Prix Nobel d’économie » n'apparaît pas dans le testament d'Alfred Nobel et n'a été créé qu'en 1968 par... la banque de Suède, afin de fêter son tricentenaire. Le nom officiel de cette récompense est d'ailleurs « Prix de la Banque de Suède en sciences économiques en mémoire d'Alfred Nobel » afin de le distinguer des « vrais » prix Nobel, mais son attribution suit exactement les mêmes règles : ses lauréats sont désignés chaque année par l’Académie royale des sciences de Suède et reçoivent leur prix lors de la cérémonie du dix décembre.
    Suite à l'ajout de ce prix, le comité Nobel a décidé de ne plus jamais en ajouter d'autre : il n'y aura donc vraisemblablement jamais de véritable prix Nobel de mathématiques.
     
    Deux récompenses prestigieuses réservées aux mathématiciens sont toutefois souvent décrites comme l'équivalent du prix Nobel :
    • La médailles Fields, créée en 1936 et attribuée tous les quatre ans à deux, trois ou quatre mathématiciens de moins de quarante ans par L'Union Mathématique Internationale.
    • Le prix Abel, créé en 2003 et attribué chaque année à un mathématicien (sans critère d'âge) par l'académie norvégienne des sciences et des lettres.

    À gauche, la médaille accompagnant les prix Nobel ; à droite, la médaille Fields.
    Images : Wikimedia Commons
     
     
    Le prix Wolf de mathématiques, décerné tous les ans depuis 1978, est également parfois comparé au prix Nobel. En plus de son prix de mathématiques, la Fondation Wolf offre chaque année une récompense en chimie, en médecine et en physique mais aussi dans d'autres branches oubliées par le prix Nobel : l'agriculture et l'art.
     
    Moins célèbre, le prix Crafoord, attribué (comme les prix Nobel) par l'Académie royale des sciences de Suède, récompense depuis 1980 les chercheurs ayant réalisé de grandes découvertes dans des disciplines ignorées ou rarement récompensées par les prix Nobel : les mathématiques, mais aussi l'astronomie, les sciences de la terre, la biologie (et plus particulièrement l'écologie) ainsi que la recherche médicale sur la polyarthrite. D'autres disciplines plus ou moins pointues et plus ou moins connues ont également des prix internationaux qui leur sont propres.
    Même si les médias accordent beaucoup d'importance aux prix Nobel et même si ceux-ci restent les récompenses les plus prestigieuses qu'un scientifique puisse décrocher en physique, en chimie et en médecine, il faut garder en tête que ces prix ne peuvent récompenser que les chercheurs travaillant dans ces domaines précis et que des recherches très intéressantes et non moins importantes sont réalisées dans d'autres disciplines scientifiques.

    Toutes ces récompenses prestigieuses ne doivent toutefois pas faire perdre de vue ce qui est réellement important en science : la connaissance, ça n'a pas de prix !

     

    Pour en savoir plus

    Lårs Garding et Lårs Hörmander, The Mathematical Insider Vol. 7, No. 3, 1985
    Henry S. Tropp, Historia Mathematica Vol. 3, No. 2, p. 167-181 (1976)
    Article The Prize's Rite, 4 octobre 2013
    FAQ officielle du prix Nobel : Is there a Nobel Prize in mathematics?
    Page Mittag-Leffler and Nobel

     

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