• Les penseurs musulmans en France au 20e siècle

    Les études sur l'immigration s'intéressent notamment à ses aspects politique et économique et négligent la plupart du temps ses caractères culturel et religieux. Pourquoi de nombreux penseurs musulmans ont-ils choisi de séjourner en France ? Quelles sont leurs relations avec les intellectuels et les penseurs français ? Comment voient-ils la civilisation occidentale ? Que sont-ils devenus par la suite? Toutes ces questions méritent un élément de réponse.



    Il n'y a pas seulement les Maghrébins, les Libanais et les Syriens qui choisissent la France pour entamer des études supérieures et mener des actions politiques dans le pays de la Révolution de 1789. Les Egyptiens, les Iraniens sont également parmi les premiers à séjourner en France pour des raisons similaires. Ajoutons également les penseurs français convertis à l'islam comme René Guénon, Roger Garaudy, Eva de Vitray Meyerovitch ...etc.

    Ce choix s'explique par des raisons culturelle et historique comme l'attraction culturelle et le patrimoine des droits de l'homme dont la France fut la référence pour de nombreux penseurs et intellectuels arabo-musulmans et le demeure encore à nos jours. Ils comptaient alors sur l'appui des intellectuels français engagés, depuis l'Affaire Drefus, dans l'action politique et la lutte sociale en faveur des humbles, des minorités et des peuples colonisés.

    Typologie du séjour des penseurs muslmans en France

    Nous pouvons résumer la typologie de la présence des penseurs musulmans en France en 4 catégories selon la durée de leurs séjours. Nous essayons de donner à chaque catégorie quelques exemples illustratifs.

    1- Passage :

    De nombreux savants et intellectuels musulmans séjournent en France quelques jours voire quelques semaines pour des raisons diverses: participation à un colloque, présentation des revendications politiques au gouvernement français, rendre visite à un penseur et intellectuel français, participation aux activités culturelles et religieuses des la communauté musulmane de France, etc.

    Abdelhamid Benbadis se rend à Paris en 1936 et 1937 pour présenter - avec les autres membres de la délégation du Congrès musulman algérien- un ensemble de revendications politiques au gouvernement Front populaire dirigé par le socialiste Léon Blum. Lors de son premier séjour (juillet 1936), Benbadis découvre les conditions dans lesquelles vivaient depuis des années les immigrés algériens. Il décida alors de charger son collaborateur et disciple Foudil El Ouertilani de créer des centres d'éducation et de formation religieuse au service de ces immigrés. Une tâche qu'accomplira soigneusement et avec succès El Ouertilani dans la région parisienne et en province (Lyon, Marseille, Saint Etienne).

    L'Emir Chakib Arsalan séjourne à Paris en février 1937, donne une conférence à la grande mosquée de Paris, assiste aux réunions des cercles de l'éducation, rencontre Bourguiba et Messali Hadj à l'occasion d'un rassemblement organisé par l'Association des étudiants musulmans nord-africains.
    L'éminent savant syrien Mohammed Said Al Bauti séjourne régulièrement en France depuis les années 90 et notamment ces dernières années à l'invitation du Centre socio-culturel de la Rue de Tanger (19e arrondissement) où il a coutume de donner une série de conférences dans la cadre de ses séminaires ouverts au grand public et à la grande mosquée de strasbourg où il anime chaque année plusieurs séminaires de formation. Citons également docteur Youcef Al Quardaoui qui participa maintes fois au congrès annuel organisé par l'UOIF à Bourget, dans la banlieue parisienne.

    2 - Séjour long :

    Mohammed Abdellah Draz passa 11 années à Paris où il s'est inscrit à la Sorbonne. Il présida la délégation des oulémas d'Al Azhar. Il tissa de solides liens avec les nationalistes et intellectuels maghrébins notamment avec Malek Bennabi et Foudil El Ouertilani et échangea des correspondances avec le chef des réformistes algériens, Abdelhamid Benbadis. Il intervint auprès des autorités religieuses de l'université d'Al Azhar pour l'attribution des bourses aux étudiants algériens et la facilité de leur intégration dans les milieux universitaires Egyptiens. Il soutint une thèse d'Etat en décembre 1947 sous le titre "La philosophie morale en islam" et une thèse complémentaire intitulée "Introduction à la science du Coran".

    3 - L'Exil :

    La France est toujours considérée un des pays les plus ouverts envers les intellectuels opprimés dans leurs pays. Djamel Eddine Afghani, Mohammed Abduh et Khomeini sont les plus célèbres penseurs et oulémas musulmans exilés en France.

    Ahmed Kamel Abou Al Majd, membre actif de l'Association des Frères Musulmans, trouve refuge en France (1954) pour échapper à une série d'arrestations menées dans les rangs de ce mouvement par la police de Nasser.

    De nombreux intellectuels et penseurs musulmans vivent encore aujourd'hui en France où ils se sentent plus libres de penser et d'écrire.

    4 - Installation :

    Mohammed Arkoun enseigna des années l'histoire de la pensée islamique à la Sorbonne, dirigea de nombreuses thèses de doctorat et publia plusieurs ouvrages traduits dans plusieurs langues. Professeur dans de nombreuses universités, il est couronné l'année dernière par une médaille.

    Mohammed Hamidullah collabore avec le Centre culturel islamique fondé au Quartier Latin au début des années 50. Il participe aux activités de l'Association des Etudiants Islamiques en France créée en 1963. Maître de recherche au CNRS, il publie de nombreux livres: Biographie du prophète en 2 tomes (1959), Traduction du Saint Coran (1959).

    Nous pouvons citer également entre autres le penseur Syrien Bourhan Ghalioun, professeur de sociologie politique à l'université Paris III, le Tunisien Abdelmadjid Turqui, directeur de recherches au CNRS, Ali Merad, professeur à l'université Paris III et auteur de nombreux ouvrages sur l'histoire contemporaine du réformisme musulman.

    Activités :

    - Activités intellectuelles, conférences.


    -Activités politiques : : Shariati s'engage aux côtés des militants du FLN dans leur combat de lutte nationale pour l'indépendance de l'Algérie. Les élites laïques et islamisées participent au combat idéologique et à la lutte politique pour le contrôle de l'immigration et l'orientation du devenir du pays.

    -Correspondances avec les journaux de leurs pays au moment où les correspondants permanents sont rares au sein des médias dans le monde musulman et ailleurs. Ils alimentaient ces journaux par des articles et comptes rendus sur les activités culturelles et politiques françaises.

    - Activités religieuses : ouverture des salles de prières et centres culturels. Ce genre d'activités a été mené notamment par les oulémas d'Al Azhar en séjour d'études à Paris, ainsi que Foudil Al Ouertilani, délégué de l'Association des oulémas algériens en France, Hamidulah, Malek Bennabi, Hamza Boubeker, Fayçal Moulaoui...

    Publication de livres et journaux

    Le célèbre journal du réformisme musulman à l'ère contemporaine Al Ourwa al Outhka est publié à Paris par Djamel Eddine Al Afghani et Mohammed Abduh.

    Il y a eu plusieurs tentatives pour éditer des revues en France mais rares sont celles qui ont pu résister et perdurer. Des maisons d'édition arabes commencent à s'implanter en France.

    Relation avec les intellectuels et les penseurs français

    Nous insistons ici sur les rapports du philosophe iranien Ali Shariati (1933-1977) et ses amis Louis Massignon et Jacques Berque, qui sont moins connus que les relations entre d'autres penseurs musulmans et français comme par exemple celles de Djamel Eddine Afghani et Ernest Renan, Mohammed Iqbal et Henri Bergeson.

    Jacques Berque se souvient de son ancien élève à l'Ecole des Hautes Etudes: "Je garde le regret de n'avoir pas alors mesuré ses promesses, ni davantage échangé avec lui. Parmi ceux que j'ai rencontrés dans cette époque brûlante, et qui devaient compter dans le mouvement des idées et des choses, il aura été à coup sûr l'un de ceux qui apporteraient le plus à leur pays et à l'homme en général. Chaîne d'or qui va de shah Walullah à Iqbal et Abdulkalam Azad, de l'émir Abdelkader à Sheïkh Abduh et à Shariati ... des réformistes révolutionnaires. En préparant un renouvellement de l'islam, ils ne faisaient que le rendre à son message originel."

    Shariati aida son maître Louis Massignon à écrire son œuvre sur Fatima, fille du Prophète et épouse de son cousin Ali, intitulé Collection des informations et des documents sur Fatima. Shariati a traduit également en persan les travaux de Massignon comme Etudes sur une courbe personnelle de vie: le cas de Hallaj martyr mystique de l'islam; et Salman Pak et les prémisses de l'islam iranien.

    Voici quelques extraits du témoignage de Shariati à l'encontre de son ancien professeur Massignon."Ces deux années (1960-1962) comptent parmi les périodes inoubliables de ma vie, dont je m'honore: j'y collaborais à une grande tâche avec un grand homme. Mais ce qui plus que tout suscitait en moi une joie intense, ce qui donnait sens, valeur et attrait à ma vie, c'était de connaître et de fréquenter une grande âme qui m'était chère, un bel esprit, savant, génial. Il était une synthèse des beautés les plus éclatantes qui puissent se concevoir dans une existence d'homme et dans un esprit de savant. De toute ma vie je n'ai rien vu de plus beau que ce vieillard français de soixante-dix neuf ans."

    L'influence de la culture occidentale sur leurs pensées

    Iqbal se réfère beaucoup à Henri Bergson dans son livre consacré à l'étude du renouveau de la pensée musulmane contemporaine. Shariati se réfère également à Jean-Paul Sartre et à Alexis Carrel auteur du best-seller "L'homme cet inconnu" traduit en arabe et réédité plusieurs fois...

    Gilles Keppel souligne que Shariati est influencé par l'extrême gauche très active dans la Rive gauche et au milieu estudiantin dans les années 50 et 60. Il traduira plus tard en persan le livre de Franz Fanon intitulé "Les Damnés de la Terre".

    Cheikh Rifaate Tahtaoui et Taha Hussein sont parmi les plus célèbres intellectuels musulmans influencés par leurs séjours en France. Si le premier écrit un livre où il décrit minutieusement la capitale française et traduit plusieurs livres de littérature française; Taha Hussein appelle ses concitoyens à s'assimiler à la culture et civilisation occidentale, seule à ses yeux capable d'affranchir l'Egypte du joug du sous-développement.
    Nombreux sont les penseurs musulmans à parler sur les bienfaits de la civilisation occidentale notamment dans son progrès technique, l'organisation du travail, la liberté d'expression et réunion, mais sans pour autant rester observateur et réagir par rapport à l'absence de la morale et la négligence du fait religieux. Ces critiques se manifestent surtout chez Mohammed Iqbal, Malek Bennabi, Mohammed Abdellah Draz...

    Comment ont-ils vécu l'exil ?

    Dans ses Mémoires, Malek Bennabi a largement exprimé ses moments de bonheur et d'angoisse à Paris, Marseille et à Dreux. Il est toujours animé d'une forte volonté de quitter la France dès qu'il achève ses études d'ingéniorat. Il voulait notamment s'installer en Arabie où il exploitera la chaleur pour fabriquer l'énergie solaire et sa femme ouvrira un atelier de confection de tissu...

    Le grand philosophe égyptien Hassen Hanafi a également vécu des moments difficiles. Il arrive à Paris en pleine crise de Suez (1956). Il a souffert de ses répercussions en France. Etudiant sans bourses à la Sorbonne, il a recours à plusieurs astuces pour pouvoir assister aux cours et réussir ses études.

    Que sont-ils devenus par la suite?

    Nombreux de ces penseurs ont choisi de retourner dans leurs pays pour militer dans les mouvements de libération nationale et participer par la suite au développement économique et culturel de ces Etats indépendants.

    Taha Hussein, qui passa des années dans le sud de la France et à Paris, dirigea le ministère de l'instruction publique après avoir été Doyen de la faculté des lettres de l'université du Caire. Abderrazek Sanhouri, qui soutint une thèse d'Etat de droit et sciences politiques à l'université de Lyon sera plusieurs fois ministre en Egypte et rédigea la constitution de plusieurs pays arabes. D'autres anciens résidents Egyptiens de Paris comme Abderahmane Taj, Abdelhalim Mahmoud et Mohammed Al Faham seront nommés cheikhs d'Al Azhar dans les années 50 pour le premier et dans les années 70 pour les deux derniers.

    Ali Shariati est sans doute le grand penseur de la révolution iranienne et Khomeini son chef spirituel. Il enseigna à l'université de Téhéran. Il a été plusieurs fois chassé de l'université, emprisonné et enfin expulsé à l'étranger pour mettre fin à son influence intellectuelle sur les étudiants iraniens et calmer l'agitation politique et sociale qui se manifeste de plus en plus contre le régime du Chah. Il mourut dans des conditions obscures à Londres, le 19 juin 1977.

    Malek Bennabi s'installe en Egypte dès 1956 et rentre en Algérie en 1963 pour occuper le poste de directeur général de l'enseignement supérieur. Il publia une vingtaine de livres (en français et en arabe) qui connaîtront un grand succès et seront traduits dans de nombreuses langues, notamment "Le phénomène coranique", "Les conditions de la renaissance", "La vocation de l'islam". Il décéda à Alger le 31 octobre 1973.

    Comment écrire cette histoire ?

    Ecrire l'histoire culturelle de l'islam en dehors des frontières habituelles du monde musulman est une nécessité pour le devenir de la pensée islamique.

    Les Musulmans installés dans l'exil devront s'intéresser davantage à ces savants par leur fréquentation et la présence assidue à leurs conférences, en prenant des notes, des photos, des enregistrements; outils qui conserveront la mémoire et permettront un jour aux historiens d'écrire cette histoire. L'Eminent historien français Lucien Febvre a eu raison d'écrire: "L'histoire se fait avec des documents écrits, sans doute. Quand il y en a. Mais elle peut se faire, elle doit se faire avec tout ce que l'ingéniosité de l'historien peut lui permettre d'utiliser...Donc, avec des mots. Des signes. Des paysages et des tuiles. Des formes de champ et de mauvaises herbes. Des éclipses de lune et des colliers d'attelage. Des expertises de pierres par des géologues et des analyses d'épées en métal par des chimistes." Il faut aussi inciter les étudiants à travailler dans le cadre de leurs travaux universitaires sur les thèmes que nous venons de traiter dans cette communication.

    Conclusion

    Les difficultés financières, les contraintes politiques, le dépaysement social n'étaient pas pour ces penseurs musulmans un élément de découragement moral et un motif pour renoncer à leurs combats politiques et à la quête du savoir, mais au contraire, un facteur de mobilisation et un stimulant pour réaliser leurs projets.
    Beaucoup d'entre nous se reconnaîtrons dans un ou plusieurs de ces personnages. Mais nous ne devrons pas rester à ce constat. Nous connaissons le secret de leur réussite. Soyons donc leurs meilleurs successeurs.

    1 - Texte de la conférence donnée par l'auteur à l'Institut de théologie de la Grande Mosquée de Paris, le 30 mars 2002.
    2 - Pour plus d'éléments biographiques sur ces personnages, voir le remarquable livre de Sadek Sellam : L'islam et les musulmans en France, Paris, Ed. Tougui, 1987.
    3 - Sadek Sellam, L'islam et les musulmans en France, Paris, Ed. Tougui, 1987, p.383.
    4 - Jacques Berque, L'Islam au défi, Paris, Gallimard, 1980.
    5 - Michel Cuypers, Une rencontre mystique: Ali Shariati-Louis Massignon, MIDEO, n°21, 1993, p.309.
    6 - Gilles Keppel, Jihad. Expansion et déclin de l'islamisme, Paris, Gallimard, p.37.
    7 - "Al Ahram", 27 août 1997.
    8 - Lucien Febvre, "Combats pour l'histoire", Cité in Henri-Irénée Marrou. De la connaissance historique, Paris, Ed Seuil, 1975, p.74.

    Dimanche 09 Janvier 2005 Mouloud AOUIMEUR

    Source :http://www.sezamemag.net

    Partager via Gmail Technorati Yahoo! Google Bookmarks Blogmarks

    votre commentaire
  •  

    Après l'islamisme: les militances religieuses concordataires - Les Bâtisseurs de la vie au Maroc

    L'islam serait religion et Etat (dîn wa dawla), nous dit-on. Peut-être, mais de quelle manière? Le couple entre religion et politique peut soutenir des unions bien différentes, irréductibles aux scénarios de l'utopie ou du pire, théocratie islamiste sunnite ou mollahcratie chiite. Depuis le début du XIXe, c'est l'islamisme qui s'est érigé en dépositaire attitré de la maxime dîn wa dawla et en héritier obligé du legs de la nahda, du mouvement réformiste-moderniste musulman qui doit beaucoup aux catégories religieuses. Mais l'islamisme subit aussi l'usure du temps et pourrait bien être dépassé ou au moins concurrencé dans sa prétention à monopoliser la projection du religieux dans le politique et l'héritage de la nahda. L'alternative à l'islam politique n'est ainsi pas forcément dans la démocratie musulmane ou dans l'islam éclairé, mais dans l'islam «dégraissé», affranchi de l'obsession identitaire, des organisations disciplinaires et des structures pyramidales.



    Parmi les concurrents potentiels de l'islamisme, le prédicateur Amr Khaled et l'action autonome de ses supporters s'organisant en associations, en clubs, en comités, plaidant pour un nouvel interventionnisme politico-religieux assis moins sur le vieux rêve d'un Etat islamique que sur un nouveau couplage entre Etat minimum et sociétés civiles pieuses. Car Amr Khaled, ce n'est plus ce simple shaykh branché capable de faire basculer dans l'observance les maillons religieusement faibles de la oumma, de la communauté musulmane, à commencer par les bourgeoisies pieuses qui trouvaient dans le prédicateur le moyen de réconcilier leur cosmopolitisme et un conservatisme religieux «à visage ouvert». Amr Khaled est d'abord un homme d'action ayant troqué le grand projet islamiste d'alternative civilisationnelle pour un idéalplus réaliste : insuffler un nouveau fighting spirit à la oumma en réarticulant le rêve de la nahda autour des valeurs de l'entreprise et du développement. En marge des mouvements salafistes et islamistes, Amr Khaled a eu ce génie de se positionner au carrefour de trois tendances: l'islamisation des sociétés, la privatisation des Etats et la globalisation du monde. Coach plutôt que leader, sachant bien que les initiatives qui réussissent sont celles qui sont issues de la base, il ne veut pas d'un nouveau grand mouvement organisé (tanzîm) mais d'un réseau, mobile et fluide, dont le ciment n'est plus la hiérarchie et la discipline, mais l'information. «Les bâtisseurs de la vie» (Sunaa al-Hayat), cette bizarrerie dans le champ des conventions de la militance islamiste commence à s'imposer dans le monde arabe en général, et au Maroc en particulier, en rêvant moins de l'Etat islamique que d'un nouveau dynamisme musulman qui en fait alors ni des moralistes ni des révolutionnaires, mais des gestionnaires d'une utopie managériale fondée, selon un jeune ingénieur de la section de Mohammadiyya des Bâtisseurs de la vie, sur «la volonté de diffuser l'esprit de la Nahda, de redonner aux gens la capacité de rêver et le goût de l'action».

    La genèse d'un islamisme concordataire

    Au Maroc, partant en guerre moins contre l'agression occidentale ou la laïcité que contre le fatalisme musulman, les «Bâtisseurs de la vie» sont d'ores et déjà présents dans une trentaine de villes marocaines avec des sections locales variant entre 40 et 200 militants, ceci sans compter les sympathisants du prédicateur égyptien, eux infiniment plus nombreux. «Nous étions un groupe de jeunes qui voulions nous impliquer dans la société, mais nous ne voulions pas faire de politique, et voulons garder nos distances avec l'islamisme, et avons été déçus par les associations nationales trop traditionnelles dans leur approche alors que les islamistes sont trop politisés» explique Badreddine Nakhali responsable de l'Association du lendemain de Salé. Signe des temps, ce sont moins des anciens amis qui s'engagent ensemble que de nouveaux liens qui se tissent via la toile, sur les chat-rooms proposé par le site du prédicateur égyptien adepte non seulement de nouvelles technologies (les islamistes l'étaient aussi), mais d'interactivité. Ainsi, à Mohammadiya, rappelle Mohamed Farhani, «nous étions plusieurs à vouloir nous engager avec les Bâtisseurs de la vie et avons cherché sur le site de Amr Khaled des gens de notre ville, de notre quartier ou de notre université. C'est ainsi que se sont créesé la plupart des sections locales des Bâtisseurs de la vie».

    Les Bâtisseurs de la vie sont en effet bien conscients qu'en contexte libéral, «l'Etat réclame la société civile» et c'est à l'ombre d'une double impulsion que se développent les initiatives des Bâtisseurs de la vie au Maroc.

    La première est donnée par Amr Khaled avec son appel de fin 2004 annonçant la rupture avec les chaînes de la passivité. Pour cet adepte de la pensée managériale américaine, il s'agit en un mot de passer du positive thinking en mots au positive thinking en actes et dépasser la première étape des Bâtisseurs de l'existence, axée sur le développement des valeurs de positivité de l'individu, pour passer à l'action dans le cadre d'un projet de nahda visant moins à construire une nouvelle utopie ou une alternative de type islamiste qu'à donner une version endogène du développement pour rendre la oumma musulmane à nouveau compétitive dans le concert des nations dont on ne conteste pas les règles.

    La seconde impulsion vient du Palais et se situe dans l'Initiative nationale pour le développement humain, lancée lors du discours royal du 18 mai 2005, lequel «a clairement donné un cadre de déploiement pour les Bâtisseurs de l'existence» reconnaît Badreddine Nakhali, bien conscient par ailleurs que «les attentats du 16 mai 2003 ont engendré un rapport de sympathie des autorités à notre égard». Et effectivement, l'ensemble du tissu associatif puise dans des dénominations qui doivent bien plus au vocabulaire développementaliste qu'islamiste. La structure du groupe de Salé s'appelle ainsi «l'Association Maroc du lendemain pour le développement humain»... exit les concepts issus de la tradition musulmane? «Nous sommes dans un pays islamique. Alors à quoi bon recourir au vocabulaire religieux. C'est évident que notre inspiration se situe dans notre foi» explique Amine, un des fondateurs du groupe de Salé. Selon Badreddine Nakhali, «pour nous, le religieux est un catalyseur (hâfiz),qui ne structure pas nos projets, mais la façon dont on en parle et la motivation que l'on y met».

    Au croisement de ces deux événements fondateurs, les premiers supporters de l'émission commencent à s'organiser. «Nous avons compris qu'il fallait agir, mais ne savions pas forcément avec qui. Nous sommes alors allé chercher sur les chats du site de Amr Khaled qui était présent dans notre ville. Dans la majorité, nous nous sommes d'abord retrouvés sur le site de Amr Khaled» se rappelle Mohamed Farhani: «Au début, nous suivions les prêches spirituels de Amr Khaled, mais dès que Sunaa al-Hayat a débuté, nous avions compris qu'il y avait là une vraie ouverture dans le discours islamique. C'est le seul qui prêche la modernisation et le patriotisme. Avec Amr Khaled, on évite que les jeunes ne basculent dans l'extrémisme venu de l'Est (entendre le wahabisme des pays du Golfe, NDT) tout en refusant d'être comme les autres associations de développement qui ne font que reproduire le modèle occidental». Déçus des opportunités d'engagement présentes dans les sphères politique et religieuse, ils sont des free riders de l'islamisation se positionnant sur fond de bilan critique tant du champ politique que religieux. Ils revendiquent leur indépendance vis-à-vis du champ partisan traditionnel, se font courtiser par les islamistes de tendance Frères musulmans du Parti de la Justice et du Développement (PJD) qui leur proposent de rejoindre leurs rangs.

    Un militantisme entrepreneurial

    Pour les fondateurs des sections marocaines des Bâtisseurs de la vie, il s'agit de refonder l'esprit du réformisme musulman hors de la matrice islamiste qui se l'est un moment accaparée pour le redéfinir à partir sur fond de valeurs managériales «islamisées» où ce qui domine est moins l'originalité des projets que le professionnalisme des engagements. «On se retrouvait d'abord autour de projets très simples, se rappelle Mohamed Ferhani, comme la lutte contre le tabagisme, mais au lieu d'un discours purement moral, on parle avec études, statistiques et méthodes curatives à l'appui, des études qui circulent via le site». Les modes d'actions sont des initiatives de développement, modernes, impliquant souvent les nouvelles technologies, inspirées des modèles d'action présentés par le prédicateur égyptien sur son site. Projets de développement, projets économiques, création d'emploi, forte collaboration avec les autorités locales dans les domaines concernés (ministères de la Santé, de l'Education, des Affaires religieuses), micro-crédit, lutte contre «l'analphabétisme informatique», projets de conscientisation en matière de santé, distribution d'eau dans certains villages, projets de reforestation dans la région de Marrakech, soutien et développement de l'industrie artisanale à Salé, etc.

    Avec de nouvelles techniques de travail et souvent en partenariat avec les agences étatiques impliquées, il s'agit, pour l'un des jeunes cadres du mouvement, de «faire fonctionner le mouvement social comme une entreprise». Première étape, la multiplication des partenariats avec les agences étatiques dans une optique de formation et de conscientisation: partenariats dans le domaine de l'éducation, cours de formation informatique, cours d'orientation scolaire pour les élèves de terminale.

    Pourtant, cette première étape est d'ores et déjà redoublée par une seconde, typique des nouveaux mouvements sociaux: le développement d'activités productives visant à la fois la création d'emploi, les bénéfices et l'indépendance financière, le tout inscrit dans une culture de défiance non pas envers le gouvernement, mais face aux institutions publiques: «il faut coupler la militance avec des activités productives et des projets. On ne veut plus attendre de l'Etat qu'il nous donne du travail. Nous sommes dans une culture de l'innovation par le travail et d'autosuffisance» explique Badreddine Nakhali qui relève avec humour: «nous préférons nous en remettre à Dieu qu'à l'Etat». Lui-même est d'ailleurs un ancien «étudiant chômeur» et self-made man ayant monté sa petite entreprise dans le domaine de l'informatique en ayant fait quelques emprunts auprès de ses amis et relations. Professionnalisme aidant, pour lui comme pour les autres, et à l'image des nouveaux mouvements sociaux en Occident au sens où Erik Neveu les définit dans son livre Sociologie des mouvements sociaux, la distinction devient alors floue entre les façons de «vivre de» et « vivre pour» le militantisme (selon la distinction de la sociologue Sylvie Ollitrault). Pourtant, si cette militance rappelle les nouveaux mouvements sociaux caractérisés avant tout par leur côté peu institutionnalisé, organisationnellement «maigre» et laissant une forte autonomie à la base et aux individus, ces mouvements ne sont pas forcément mus par le souci de construire contre l'Etat de nouveaux espaces d'autonomie comme l'affirme Neveu. En première analyse, l'autonomie semble se construire plutôt par rapport aux formes traditionnelles de la contestation politique alors que le rapport à l'Etat semble plutôt indéterminé, rendant à nouveau possible des alliances occasionnelles.

    «Small is islamic»... la militance au régime des entreprises militantes maigres

    Avec la seconde phase «proactive» de son émission La fabrication de l'existence, Amr Khaled a changé de cap et avec lui ses nombreux supporters à la base. Ce qui l'intéresse ce n'est plus la religiosité individuelle et les valeurs, mais bien l'action et la réforme de la société. Fondant son projet de réforme sur les catégories religieuses, il peut bien être considéré comme un islamiste classique. Mais la proximité s'arrête là, car la réforme des institutions publiques n'est pas au programme, les postures identitaires font défaut et ce qui domine dans l'univers mental des Bâtisseurs de la vie, c'est moins une optique de confrontation ou de prise du pouvoir, qu'une perspective de développement où l'Etat est plus partenaire qu'adversaire. Les fondateurs envisagent ainsi leur rapport à l'Etat à partir d'une «culture de la complémentarité» selon leur terme («thaqafa al-takamol»), et c'est bien dans cet esprit concordataire que s'organisent les Bâtisseurs de l'existence, nouveau réseau d'initiatives pieuses et non pas nouvel appareil militant: adeptes d'un certain individualisme moderne, les jeunes cadres des Bâtisseurs de la vie se méfient par principe des partis, des grosses structures et autres tanzim-s, synonymes d'une mise sous tutelle idéologique et d'une logique disciplinaire qu'ils rejettent au nom d'un idéal bien moderne de «militantisme distant» qui, contrairement aux structures autoritaires et pyramidales des entreprises militantes du 20e siècle, ne subordonne pas les individus aux intérêts supérieurs de la cause incarnée par une idéologie totalisante et par des structures souvent martiales à l'image de l'islamisme ou des partis communistes. Les promoteurs marocains de Amr Khaled ne sont guère intéressés par les grandes structures centralisées et encore moins par les appareils disciplinaires. Du coup, Amr Khaled compte peu. Alors que lui-même reconnaît largement ignorer les activités à la base de son mouvement, ses sympathisants marocains ne ressentent pas le besoin d'entrer en contact direct avec lui. L'information circule sur le net via son site, les grandes impulsions comme l'appel à rompre avec les chaînes de la passivité se font par la télévision satellite et, à la base, chaque association détache un ou deux de ses membres à suivre les nouvelles sur le site tout en étant responsable du uploading de l'information concernant leurs propres activités. C'est aussi pour l'instant le partage des expériences plus que la volonté de créer une structure nationale qui a conduit au premier camp d'été des leaders du mouvement dans la ville de Harhura en juillet 2005: «nous nous sommes réunis pendant 10 jours pour se former, se connaître, tenter d'unifier les concepts autour desquels nous construisons notre action, mais nous ne sommes pour l'instant guère désireux de nous doter de structures nationales. Notre action reste essentiellement locale» témoigne ainsi un des participants au camp.

    Pour Badreddine Nakhali, «la Fabrication de la vie est une idée plus qu'un mouvement». Effectivement, pour les cadres des Bâtisseurs de la vie, la militance se vit dans les canons du new management: des structures souples, peu hiérarchisées, accordant beaucoup de place à l'initiative individuelle et où le leader troque l'autorité martiale du murshid, du guide, pour l'incitation et le coaching. C'est clairement la fin de la culture de l'obédience et de l'obéissance dominant l'islamisme: Amr Khaled est moins perçu par ses adeptes comme un leader charismatique attendu qu'un hâfiz, un incitateur, ou un motivateur, un muharik. C'est aussi plus pragmatiquement un label pour ces franchisés de la prédication de Amr Khaled «qui permet de marketiser nos initiatives et faciliter considérablement le financement».

    Amr Khaled vu d'en bas: lorsque le prédicateur fonctionne comme un coach

    Le passage de la structure militante pyramidale et hiérarchisée au réseau n'est pas sans incidence dans le rapport à l'autorité. Incontestée dans le premier cas, l'autorité est sérieusement revue à la baisse dans le second. Le lien militant n'est donc pas conditionné par une quelconque idolâtrie - ni même de sympathie - vis-à-vis du modèle de religiosité soft proposé par Amr Khaled. Au contraire, explique Amine «nous ne nous reconnaissons pas, pour beaucoup d'entre nous, dans le discours religieux que défend Amr Khaled. Ce qui nous intéresse avec Amr Khaled, ce n'est pas le discours religieux mais le modèle sociétal». Et en effet, au cours de la campagne contre les caricatures du Prophète, les chatrooms des Bâtisseurs marocains de la vie avaient un discours agressif à cent lieues des tentatives d'apaisement du prédicateur égyptien qui lui valurent les foudres du reste de la mouvance islamiste, Youssif Qaradawi en tête. En d'autres termes, les Bâtisseurs de la vie n'entretiennent pas de rapport négatif au champ politique; «contrairement au Tablîgh et au salafisme, ils ne sont pas vaccinés contre la politique» rappelle justement Abdel-Aly Hami Eddine, dirigeant des groupes de jeunesse du PJD et compagnon de route des Bâtisseurs de la vie. Hassan Binnâjih, jeune membre du cercle politique d'al-Adl wa al-Ihsan, le mouvement islamo-mystique dirigé par le shaykh Abdel-Salam Yassine, est quant à lui convaincu que, tôt ou tard, les Bâtisseurs de la vie se rallieront à al-Adl wa al-Ihsan lorsqu'ils réaliseront les apories d'une vision purement apolitique de la nahda. Politiques, les Bâtisseurs de la vie le sont sans aucun doute, mais pas forcément dans un sens islamiste.

    D'abord, on constate un manque total de sacralisation du leaderau sein de Bâtisseurs de la vie. Paradoxalement, c'est au niveau des auditeurs et non des militants que se situe le véritable capital de sympathie vis-à-vis du prédicateur, comme si l'aura d'Amr Khaled évoluait en proportion inverse du degré de proximité avec lui ... Seconde surprise à l'écoute des pionniers de Sunaa al-Hayat: personne n'a rencontré Amr Khaled ni ne semble particulièrement désireux de la faire. Pour eux Amr Khaled «n'est pas notre modèle», mais un «dynamiseur» (muharik) ou un catalyseur (hâfiz). Dans la culture d'entreprise, cela s'appelle un coach, seconde rupture fondamentale avec l'islamisme et la culture de l'obédience (thaqafa al-samaa wa al-taa) de la culture frériste (thaqafa ikhwaniyya).

    Le paysage idéologique des Bâtisseurs de la vie

    Les profils sociaux des militants sont relativement homogènes: fort niveau d'éducation de tous les membres, très jeune âge (dans le groupe de Salé comptant 150 membres seul 2 personnes ont plus de trente cinq ans), forte présence féminine (entre 50 et 70 % suivant les sections), un passé par une expérience peu concluante dans le secteur associatif «national» (traditionnel) ou islamiste pour une petite minorité d'entre eux.

    Ils sont donc dans une religiosité intense doublée d'une intention de réforme sociale; ils reconnaissent volontiers leur dette à l'égard du mouvement de l'Unicité et de la Réforme qui les a soutenus à leurs début: «au début, les leaders de Unicité et Réforme nous ont beaucoup aidés, au niveau personnel on est plus que proches» affirme Badr, l'un des organisateurs du mouvement à Salé. Et 10% des Bâtisseurs de la vie sont par ailleurs des membres du PJD, lequel les a d'ailleurs courtisés au début de leur action en leur proposant de rejoindre le mouvement, une offre poliment déclinée par les Bâtisseurs de la vie avant tout soucieux d'indépendance vis-à-vis des autres forces islamistes qui peinent encore à mesurer la nouveauté et la spécificité du réseaux d'initiatives se cristallisant autour de la personne du prédicateurs égyptien.

    Il faut alors envisager les Bâtisseurs de la vie sous un autre angle, ni appui ni excroissance servile de la militance islamiste classique, mais bien alternative à la militance islamiste classique, qui a au moins quatre bonnes raisons de poursuivre sur le chemin de l'indépendance idéologique et organisationnelle.

    Tout d'abord parce que les dirigeants ont d'ores et déjà refusé toute affiliation institutionnelle.

    Ensuite parce qu'ils se situent dans un discours «postislamiste» qui contourne la question de l'Etat pour des objectifs plus généraux de développement social. Ils se réclament alors de la référence de la nahda (renaissance) du XIXe siècle et non de la sahwa (réveil) qui la formalisa politique sous la tutelle islamiste au cours du XXe siècle. Pour eux, la nahda, c'est «être dans le social, dans l'économique, pas dans le politique» D'autant plus qu'ils considèrent que le PJD «manque de capacité d'innovation. Ils tiennent le même discours depuis les 1980, un discours pétrifié» et au sein de al Adl wa al Ihsan «on n'aime pas le côté trop centré sur une personne. Le leader écrase l'initiative individuelle, et pour preuve, c'est bien le seul qui écrit».

    Troisièmement, face aux structures islamistes très hiérarchisées (le culte de la personne au sein de al Adl wa al Ihsan revient systématiquement comme contre-modèle), les initiatives des Bâtisseurs de la vie offre des possibilités de carrières militantes et d'ascension sociale très rapide, permettant à des jeunes de 25-30 ans d'accéder à des postes de responsabilité. Pour eux, avec le réseau qu'ils ont constitué, la reprise en main par une structure islamiste traditionnelle signifierai immanquablement une perte de pouvoir et d'influence.

    En quatrième lieu, les jeunes leaders des Bâtisseurs de la vie se sont subjectivement placés comme les dépositaires d'un discours et d'un message spécifique irréductible à l'islamisme. En effet, reprenant le discours de Amr Khaled, ils sont dans une posture idéologique de différenciation claire qui consiste à jouer la Nahda contre la Sahwa, la renaissance des fondateurs du discours de la réforme et de la modernisation des sociétés musulmanes, contre le «réveil» (sahwa) qui aurait en quelque sorte distordu «le message original du projet de réforme sociale et religieuse en le réduisant à sa stricte dimension politique».

    Par rapport à l'islamisme classique, ils se réclament d'un «esprit nouveau» (ruh jedid) qui les amène notamment à repositionner le religieux. Le religieux n'est plus directement dans les projets, mais dans les intentions individuelles. Comme nous l'avons déjà vu, les noms des différentes associations ne sont pas issus du lexique religieux mais du répertoire développementaliste (ce qui les met en conformité avec l'initiative royale sur le développement humain de 2005).

    Quel projet alors portent-ils? un projet de retrait de l'Etat sur une ligne néo-libérale: «nous voulons que l'Etat renonce à tout contrôler. Que l'Etat se concentre sur les grands enjeux macro-économiques et géostratégiques et que pour le reste, le développement, l'alphabétisation, qu'il se repose sur la société, la société civile. On ne veut pas que tout passe par les ministères, la société civile c'est l'alternative, et c'est un concept islamique». Leur rêve, c'est moins l'Etat islamiste que l'Etat minimum et une société civile sans doute pieuse mais avant tout bien gérée. L'efficacité devient la nouvelle utopie des lendemains qui déchantent. Ils rejoignent alors certains penseurs islamistes, ou anciennement islamistes, comme le Jordanien Ibrahim Gharaibeh, qui tentent de théoriser les mutations en cours au sein de la militance. Il plaide pour un «nouvel activisme réformiste» qu'il inscrit dans la filiation de l'héritage intellectuel des pionniers de la nahda comme Mohamed Abdo, Jamal Eddine al-Afghânî, Abdel-Rahman al-Kawakibi et qui devrait, à ses yeux, se reconstruire sur des bases moins étatistes, plus modeste et plus concrète et permettre de refermer la parenthèse de la réification politique du projet de la nahda au XXe siècle par l'expérience islamiste de la sahwa.

    La nouvelle utopie managériale

    Cela n'empêche pourtant pas ceux-ci de se retrouver et de revendiquer un package de valeurs religieuses qui s'inscrivent dans la pensée du new management: la positivité, l'excellence, la patience, l'importance du temps. Certes, arguent les Bâtisseurs de la vie, ces valeurs existent dans le corpus coranique et dans les hadith du prophète. Elles permettent à ce titre de répondre à leur souci de développement endogène. Amr Khaled, en bon connaisseur du discours sur les valeurs asiatiques, parle de «développement par la foi» (al tanmiyya bi al iman). Ce set de valeurs est pourtant résolument contemporain et s'inscrit dans un souci bien réel, comme l'affirme Badr de l'organisation de Salé, «d'organiser notre mouvement social comme une entreprise. Le professionnalisme et la foi dans la stratégie de travail, c'est cela la valeur ajoutée de Amr Khaled, la distribution minutieuse des personnes en fonction de leurs compétences et des diplômes que nous leurs donnont dans le cadre de notre système d'évaluation et de qualification au travail». Cela leur permet ensuite de se placer dans un imaginaire de stratégie globale marqué par une volonté de réappropriation post-islamiste de la nahda: «on veut un modèle de développement qui soit fondé sur notre héritage culturel. Or ce mode de pensée a été absent du monde islamique depuis le décès de Mohamed Abdo. Nous sommes dans un projet de long court: la nahda est planifiée pour 20 ans».

    La nouvelle modernité islamique

    Au Maroc comme dans le reste du monde arabe où ils se déploient, les Sunaa al Hayat participent bien de nouvelles formes de militance religieuse/islamique qui se structurent dans le prolongement du désenchantement à l'égard de l'obsession islamiste pour la sphère de l'Etat-Nation. Ce nouveau militantisme islamique ne signifie pas un retour sur l'individu sur le mode du «néo-fondamentalisme», pour reprendre le terme d'Olivier Roy, de mouvements comme le Tabligh ou la salafiyya ilmiyya, mais un repositionnement désenchanté dans le politique sur le mode de la participation non polémique à un encadrement décentré des populations par selon une forme encore en gestation de «gouvernement à distance», selon les termes de Jacques Donzelot, où se rencontrent la désinstitutionalisation du militantisme et la désétatisation du gouvernement.

    A sa manière, les initiatives des Bâtisseurs de la vie apportent une pierre de plus à la formation d'une modernité politique, libérale et «dégraissante» bien conforme à l'état du système international, mais renvoyant également à l'historicité du politique dans le monde musulman comme en témoigne la mobilisation généralisée des références à la nahda par les jeunes du mouvement, à la renaissance du XIXe qui l'accompagne, moment fondateur où s'expriment les velléités à la fois de sortie du stato-centrisme propre à l'islamisme classique et de dépassement du moment de l'Etat-nation postcolonial bureaucratique et centralisateur.
    Lundi 13 Novembre 2006 Patrick Haenni

    Source :sezamemag.net

    Partager via Gmail Technorati Yahoo! Google Bookmarks Blogmarks

    votre commentaire
  • La plus archéologique
    L'impressionnante tombe de Sety I


    © World Heritage Tour
     
    Cliquer sur l image . Le site est en anglais mais cela ne vous empechera pas d effectuer votre visite tant il est intuitif .Bonne exploration !Je lance ici ,a nos -responsables de la culture -et a Word -heritage tour l idee d une visite virtuelle de toute notre Casbah d Alger .Mais aussi un defi a nos informaticiens .Pourquoi pas ?Cela serait vraiment genial.

    Qui n'a jamais rêvé d'explorer les mystères d'une tombe égyptienne ? C'est désormais possible grâce au site world-heritage-tour.org qui s'attache à photographier de par le monde des sites du patrimoine mondial. A l'aide d'une carte interactive, vous pourrez vous aventurer dans cet univers si particulier, de salle en salle, de hiéroglyphe en hiéroglyphe.

    Plan de la tombe de Sety I : Cliquez ici (Format QuickTime)
    Site du world heritage tour :
    Cliquez ici

    Source :http ://l internet.com

    Partager via Gmail Technorati Yahoo! Google Bookmarks Blogmarks Pin It

    votre commentaire
  • Tout un univers onirique qui rappelle etrangement Salvador Dali .

    Partager via Gmail Technorati Yahoo! Google Bookmarks Blogmarks

    votre commentaire
  • Gaza - Médias en guerre (1) : Sous couvert de neutralité Publié le 6 janvier 2009 par Yves Rebours Qu’ils le veuillent ou non, les médias sont toujours, volontairement ou pas, des acteurs des guerres qu’ils prétendent observer. Et force est de constater que la plupart des quotidiens nationaux (si l’on excepte L’Humanité) soutiennent explicitement la guerre israélienne que les médias de consensus (comme le sont les radios et les télévisions qui tentent de fédérer les publics les plus larges) soutiennent tacitement. Ce soutien peut être délibéré (même si cela ne va pas sans quelques contorsions) dans les éditoriaux de la presse écrite ; il est parfois plus ou moins involontaire quand l’information, sous couvert de neutralité, présente comme équivalents les adversaires en présence et, du même coup, privilégie le plus puissant d’entre eux. Premier relevé du champ de bataille de l’information que des analyses plus précises viendront peu à peu étayer, préciser et, le cas échéant, modifier. La plupart des médias ont commencé par présenter les bombardements israéliens contre Gaza comme des « représailles » contre la reprise des tirs de roquettes ou une riposte de « légitime défense » contre ces mêmes tirs. De l’aveu même des responsables israéliens (qui ont même fini par en convaincre quelques médias français), l’armée israélienne avait mis à profit la trêve pour préparer, non pas préventivement, mais offensivement les opérations militaires (tandis que le Hamas de son côté se préparait lui aussi à la rupture officielle de la trêve). Variante : la plupart des médias ont présenté les bombardements comme une réponse à la rupture de la trêve par le Hamas. Or, de l’aveu même de quelques-uns de ces médias, la trêve n’a jamais vraiment eu lieu : non seulement les premières ruptures militaires sont venues de l’armée israélienne, mais le gouvernement israélien n’a jamais respecté les conditions de cette trêve, à commencer par la fin du blocus imposé à la population de Gaza. Il n’empêche : épousant les premières déclarations du gouvernement israélien, la plupart des médias ont présenté les objectifs de l’offensive militaire israélienne comme une tentative de mettre un terme aux tirs de roquettes et, pour cela, de détruire l’infrastructure militaire du Hamas. Or, de l’aveu même de responsables du gouvernement israélien, c’est l’existence même du Hamas et de l’autorité qu’il exerce à Gaza qui est visée. Mais il fallut plusieurs jours de bombardements pour que quelques médias français finissent par s’en rendre compte. Il n’empêche : épousant encore les déclarations du gouvernement israélien, la plupart des médias ont présenté les cibles les bombardements comme des cibles militaires, mais ils ont soigneusement gardé pour eux le fait que pour l’armée israélienne tous les membres et sympathisants du Hamas sont des militaires (qu’il s’agisse de ceux qui agissent comme tels, de la police ou plus simplement de sympathisants sans armes) et, que pour ces mêmes militaires, toutes les infrastructures administratives et civiles de Gaza sont des repères d’islamistes. Il n’empêche : la plupart des médias, dès le début, ont affecté de croire que les bombardements israéliens n’ont fait qu’accidentellement des victimes civiles… Ainsi s’établirait – c’est un distinguo qu’affectionne le gouvernement israélien – la différence entre le terrorisme du Hamas et la guerre d’Israël. Or même si les victimes civiles ne sont pas intentionnellement visées, c’est intentionnellement que sont menées des opérations militaires qui les rendent inévitables. Un massacre n’est pas une « bavure » : la plupart des médias français peinent manifestement à l’admettre, même quand ils finissent par s’inquiéter des risques d’une « catastrophe humanitaire ». De même, le blocus imposé à Gaza par le gouvernement et l’armée israéliens relève des actes (et même des actes de guerre) qui visent délibérément la population civile que l’on tente ainsi de désolidariser du Hamas. Le blocus, pendant 18 mois, a sans doute fait plus de victimes civiles (y compris de morts prématurées) que les tirs de roquettes. Dire cela, ce n’est en rien justifier la fin poursuivie et les moyens employés par le Hamas : c’est énoncer un simple fait. Il n’empêche : Le Monde qui ajuste régulièrement le droit international à ses convictions, a pu, dans un éditorial, réserver aux effets des tirs du Hamas l’accusation de « crimes de guerre »… et réserver quelques larmes aux victimes palestiniennes. Et la plupart des médias français d’expliquer ou de laisser entendre qu’il fallait distinguer entre les victimes fâcheuses du blocus et des opérations de l’armée israélienne et les victimes innocentes des actions du Hamas. Quant à s’alarmer de la formidable différence du nombre des victimes, ce serait sans doute nuire à la clarté des distinctions juridiques ou morales ! Ainsi, avant même que ne commencent « les opérations terrestres » (comme on dit pour éviter d’avoir à parler d’une invasion) des informations étaient taillées à la mesure des commentaires. Or ceux-ci, dans la plupart des quotidiens nationaux ont déploré, pour reprendre le langage des plaidoiries diplomatiques, un « usage disproportionné de la force », en condamnant non seulement la politique du Hamas, mais aussi, comme ils l’ont toujours fait par le passé, toute résistance des Palestiniens, et en adressant au gouvernement israélien les admonestations morales et les conseils politiques dont il ne tient aucun compte depuis soixante ans. Pourtant, Laurent Joffrin, dès le 29 décembre, était déjà inquiet d’une éventuelle dégradation de la « supériorité morale » d’Israël (sic) [1]. C’était avant l’invasion de Gaza… A suivre, hélas. Yves Rebours

    Acrimed.

    Partager via Gmail Technorati Yahoo! Google Bookmarks Blogmarks

    votre commentaire


    Suivre le flux RSS des articles de cette rubrique
    Suivre le flux RSS des commentaires de cette rubrique