• Mouloud Mimoun

    Entretien avec Mouloud Mimoun
    Article publié le 20/06/2018

    Propos recueillis par Mathilde Rouxel

    Mouloud Mimoun est franco-algérien. Diplômé de l’Institut français de presse, il fut nommé en 2011 au grade de chevalier de l’Ordre du Mérite pour sa carrière de journaliste culturel et cinématographique. Par son rôle dans l’émission Mosaïque (1977-1987), comme dans son travail préalable à la Cinémathèque d’Alger, il a toujours œuvré à la diffusion de la culture arabe, maghrébine en particulier, en France. En 2009, il cofonde l’association du Maghreb des Films (1), dont il est président quelques années, et qui organise annuellement des rencontres cinématographiques autour des cinémas du Maghreb.

     

    Quelle a été votre formation ?

    J’ai fait mes études primaires en France, où je suis né, jusqu’à l’âge de dix ans (1944-1954). Toute la famille vivait à Paris dans le 11e arrondissement, dans une cité HLM, rue de la Roquette. Mon père et ma mère, à cette époque, tenaient une voiture de quatre saisons dans la rue de la Roquette. Ils vendaient essentiellement des fruits. J’ai fréquenté l’école primaire qui était rue Léon Frot, à proximité, jusqu’au cours moyen-première année.
    En 1954, nous sommes partis en Algérie. Mon adaptation, au cours de la première année, a été difficile. J’avais été coupé de mes amis, de ma cité ; je ne parlais pas l’arabe. Cela a été un moment pénible pour moi. Il se trouvait que l’une de mes sœurs devait passer son brevet. Mon père, qui était alors à la retraite, l’a accompagnée en France. Il m’a emmené avec lui. Il m’a placé dans un internat à Vitry-sur-Seine, où j’ai refait une année de CM1. L’année suivante, j’intégrais un CM2 à Alger, avec les autres élèves de mon quartier.
    À Alger, nous habitions un quartier qui s’appelait « Le Climat de France », entre la Casbah et Bab el Oued, qui était le quartier populaire européen.
    J’ai ensuite intégré une sixième dans un cours complémentaire place Lelièvre, où j’ai fait tout le collège. J’ai eu dans cet établissement un parcours brillant ; j’ai remporté de nombreux prix d’excellence, en français et en histoire particulièrement. En 1960-1961, j’ai passé le concours de l’École Normale d’Instituteur, qui m’attirait beaucoup, et ai été reçu 34e sur 130 malgré mes désastreux résultats en mathématiques, où je n’avais obtenu qu’1/40 !

    Je rentre en classe de seconde à l’École Normale d’Instituteur. Malheureusement, cette année-là commence la guerre civile contre l’OAS. L’année s’interrompt. Nous, Arabes musulmans, étions en minorité : sur 300 élèves dans l’établissement, nous étions 80. Nous avons donc quitté l’école manu militari. Ils ont été très violents, et n’ont pas hésité à saccager nos affaires. Les derniers mois avaient été très pénibles : les Arabes avaient été rassemblés dans un seul dortoir, alors que nous étions jusque-là mélangés aux autres élèves.
    À ce moment-là, forcé de quitter l’école, j’ai été engagé par les responsables du Front de libération nationale pour que je rédige leurs rapports et que je les suive. J’avais alors 17 ans.

    On vous connaît aujourd’hui encore comme membre actif des rencontres cinématographiques du Maghreb des Films, une manifestation parisienne annuelle que vous avez cofondée en 2009. Quelle a été votre carrière au préalable ?

    Peu après survient l’indépendance. J’avais vécu des moments difficiles et souhaitais revenir sur ma terre natale. J’ai pris le bateau en juillet 1962 et je suis revenu en France. J’y suis resté quatre mois. C’était alors la période de plein emploi ; j’avais besoin de gagner ma vie, et ai tout de suite trouvé dans le Figaro une annonce qui m’a convenu. Saunier-Duval, une grosse entreprise de chauffe-eau de la porte Champerret dans le 17e, cherchait un employé aux écritures. J’appelle, en me présentant comme un élève sortant de l’École normale, et ai été employé avec un bon salaire. À 17 ans, je vivais la vie parisienne.

    Puis un ami algérien m’a contacté pour m’annoncer qu’une presse indépendante venait de naître, et me proposait d’écrire. Ce fut pour moi un déclic. Je suis rentré à Alger et ai intégré l’Algérie Presse Service (APS, équivalent de l’AFP). Nous étions six – j’étais le benjamin, j’avais 18 ans. J’avais pour mentor Hocine Djebrane, qui m’a beaucoup appris. J’ai commencé par travailler au desk ; cela consistait à réécrire des dépêches. Mais on m’a très vite mis sur terrain. Dans l’agence, on se répartissait les secteurs d’activités. On m’avait donné à couvrir le ministère de la Jeunesse et des Sports. À cette époque, le ministère était tenu par Abdelaziz Bouteflika. Nous sommes devenus très amis, nous nous voyions tous les jours. Son conseiller de l’époque, avec qui j’ai gardé une relation privilégiée, était Hervé Bourges. Au bout d’un an, en 1964, alors que je venais de fêter mes vingt ans, on m’a demandé de couvrir la présidence. Je me suis donc retrouvé aux côtés d’Ahmed Ben Bella. Cette époque de la postindépendance en Algérie était incroyable. Ben Bella était très populaire, très chaleureux. Je restais à ses côtés lorsqu’il recevait une délégation, puis nous discutions tous les deux des choses dont il fallait parler, celles qui devaient rester secret d’État, etc. J’accompagnais le président dans tous ses voyages. J’ai fait l’Algérie d’Est en Ouest et du Nord au Sud, mais aussi tous les pays socialistes, l’Afrique.

    J’ai ensuite été nommé chef de vacation. Je corrigeais les papiers qui passaient sur le fil de l’agence. J’avais 21 ans. A ce moment-là, j’ai rencontré Mohamed Lakhdar Amina, le cinéaste, qui dirigeait à cette époque l’office des actualités algériennes, qui fabriquaient un journal hebdomadaire de dix minutes tourné en caméra 35mm et qui passait dans les salles de cinéma, avant le film, comme le faisaient en France Gaumont, Pathé autrefois. J’ai eu la chance de travailler avec Marcel Hertz, alors correspondant pour RTL à Tunis et qui suivait de près la question algérienne. Il m’a appris le métier de la presse filmée. On m’a nommé rédacteur en chef pour une chaîne qui venait de se créer : je dirigeais le journal qui se faisait entre Alger et Paris. Nous n’avions pas de laboratoire en Algérie. Nous avions donc passé un accord de collaboration avec les actualités françaises. Le rédacteur du journal parisien qui recevait les négatifs, faisait les montages et les textes, était Tewfik Farès. J’ai travaillé ainsi pendant six ou sept ans, tout en passant moi-même à la réalisation – j’ai fait des documentaires, des courts-métrages, jusqu’en 1972.

    Parallèlement à ces activités de journalistes, j’écrivais des critiques de cinéma dans les journaux, et j’avais intégré la Cinémathèque d’Alger en tant que conseiller culturel. J’y officiais en tant qu’animateur.

    À cette époque-là, j’étais très engagé à gauche et critique à l’égard du pouvoir. L’office des actualités algériennes était sous la tutelle du ministère de l’Information et de la Culture, avec un ministre un peu islamiste, Ahmed Taleb Ibrahimi. J’étais actif dans les syndicats, en particulier à l’Union des journalistes algériens et étais aussi membre du bureau de l’Union des arts audiovisuels. Jusqu’alors, je travaillais très librement, mais la censure se faisait de plus en plus effective. Mon envie d’enseigner m’a rattrapé. J’apprends que même sans être bachelier il est possible d’intégrer l’Institut Français de presse à Paris II et faire une maîtrise en deux ans, avec laquelle je pouvais enseigner à l’école de journalisme d’Alger qui venait de se créer. Je suis donc parti en France pour faire cette maîtrise. Je représentais alors la Cinémathèque d’Alger à Paris : c’est avec leurs papiers et le statut de correspondant qu’ils me conféraient que j’ai pu obtenir un titre de séjour. J’ai travaillé comme attaché de presse pour de l’argent – je me suis occupé d’un film de Youssef Chahine, de Gilles Carles, de Merzak Allouache, etc.

    L’Office du cinéma algérien avait par ailleurs des bureaux parisiens à partir desquels il achetait des films étrangers. J’ai travaillé avec eux, m’occupant de la sélection des films que l’Algérie achetait. C’était en 1976. Après la nationalisation des entreprises américaines après l’indépendance, l’Algérie a été boycotté par les États-Unis. On ne voyait plus de films américains sortis des studios, à peine quelques films indépendants. Je me trouvais donc à devoir sélectionner deux cent films, sur la période 1967-1973. Il se trouve que cette période est celle du Nouvel Hollywood, une période fantastique. J’ai découvert Macadam Cowboy, les westerns pro-indiens. L’Algérie retrouve ces films-là.

    À la même période, je retrouve Tewfik Farès qui crée en 1977 l’émission Mosaïque sur France 3, financée par le fonds d’action sociale sous la tutelle du secrétariat d’État à l’immigration. Il me propose d’y animer une rubrique « cinéma », qui est vite devenue une rubrique culturelle, puis j’ai commencé à faire des reportages.

    En 1981, la gauche arrive au pouvoir. L’émission s’étoffe un peu. On me nomme rédacteur en chef. J’avais en charge les dossiers-débats. On choisissait un thème – par exemple, les grèves chez Simca à Lyon. Je faisais faire les reportages puis j’animais les débats sur le plateau. Cette aventure a duré dix ans, de 1977 à 1987. Elle s’est arrêtée, un nouveau producteur délégué, Jean Bertho, a été nommé au-dessus de Tewfik Farès, et notre équipe de neuf permanents a été dissoute. Ne voulant pas me retrouver locataire de la maison que j’avais construite, j’ai quitté Mosaïque. Avec Hervé Bourges et Tewfik Farès, nous avons travaillé sur un projet de chaîne méditerranéenne. On a travaillé avec Tarek Ben Ammar, le producteur tunisien, qui avait des fonds saoudiens. Ils souhaitaient contrôler la ligne éditoriale, ce que nous avons refusé. Le projet n’a jamais vu le jour.

    Les années qui suivirent, j’ai participé à de très nombreux festivals en qualité d’animateur, de programmateur et d’organisateur, notamment pour le festival des Films sur les cultures méditerranéennes de Bastia en 1989 ou pour la première biennale des cinémas arabes de Paris à L’Institut du monde arabe en 1992. J’ai travaillé au comité de lecture du C.N.C., écrit de très nombreux articles dans des revues françaises et algériennes. J’ai coréalisé de nombreux reportages pour différentes chaînes de télévision, et je suis intervenu à diverses reprises pour conduire des conférences. De 1998 à 2002, avec Toufic, nous avons créé une émission intitulée « Opération télé-cité ». L’objectif était de former des jeunes des banlieues à la caméra, pour qu’ils s’expriment eux-mêmes sur leur vécu et les problèmes qu’il fallait traiter. L’objectif était que eux tournaient, que moi-même les filmais en train de tourner, puis nous faisions un montage mixte. Nous vendions ces émissions à France télévisions. Parallèlement, je continuais à écrire des articles.

    En 2007, Gérard Vaugeois a fait un événement sur le cinéma méditerranéen à Roubaix, auquel j’ai assisté. En discutant, naît l’idée d’un événement à monter autour du cinéma maghrébin. C’est de là qu’est née la première édition, en 2009, du Maghreb des Films. Aujourd’hui, je souhaiterais retravailler à la radio ou à la télévision.

    Comment définiriez-vous votre engagement aujourd’hui ?

    Je fais partie des gens de gauche qui ont été déçus par la gauche. Aujourd’hui, je suis plutôt engagé dans des projets concrets.

    Quel est votre plus beau souvenir ?

    À la fin de l’année 1984, j’ai fait un reportage de 45 minutes sur Toumi Djaidja, qui était à la tête de la marche des Beur en 1983, et qui a ensuite été cassé – on l’a même mis en prison. J’aurais voulu faire, plus tard, une fiction pour raconter l’histoire de ce gamin. Famille de harkis, le père travaillant dans l’hôpital public, ayant mal vécu son statut de harki, cassé par la vie. Ils habitaient Monceau, dans les tours de Vénissieux dans la banlieue de Lyon. Le père était alcoolique, analphabète bilingue – il ne maîtrisait ni le français ni l’arabe. La mère était très courageuse et élevait ses quatre enfants. Elle avait sous son toit l’ange et le démon. Toumi s’occupait beaucoup de ses frères et militait dans une association contre la discrimination. Son frère Ammar, en revanche, était l’Al Capone du quartier. Cette histoire de famille m’a fasciné. À l’époque, toutes les polices de France recherchaient Ammar, et c’est faute de le retrouver qu’ils ont commencé à s’en prendre à Toumi. Dans mon reportage, j’interrogeais sa mère qui se rendait régulièrement à la prison Saint-Julien à Lyon en se posant la question de savoir auquel de ses fils elle allait rendre visite. Cette histoire est celle qui m’a le plus marqué.

    Note :
    (1) Site de la manifestation : http://www.maghrebdesfilms.fr/

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