• LE MONDE ARABE A LA RECHERCHE DE SES ESPACES


    LE MONDE ARABE A LA RECHERCHE DE SES ESPACES

     

    Marie-Lucy DUMAS

     

     

     

    Hors histoire, hors géographie, hors société, hors spécificité historique, le monde arabe semble au début des années quatre-vingt-dix comme suspendu entre ses représentations mythiques et identitaires et les réalités socio-économiques et internationales.

    Sans poids dans les relations internationales, sans moyens de pression depuis l'échec du maniement de l'arme du pétrole, déchiré par des rivalités internes, en proie à l'expansionnisme régional, le monde arabe n'émet plus depuis une vingtaine d'années que des images de violence, de fanatisme et de course aux armements.

    Le "monde arabe" est devenu plus une commodité de langage qu'une réalité, plus un désir mythique qu'une volonté. Le personnage le plus acharné à promouvoir l'unité arabe, le colonel Qaddafi, vient d'y renoncer spectaculairement en constatant l'étendue du manque de solidarité de ses compatriotes lors de son bras de fer avec les Etats-Unis et la Grande-Bretagne. La confusion règne dans les esprits au moment même où une idéologie, faisceau de courants convergents, l'arabo-islamisme se promeut comme nouvelle voie de l'unité dans un monde arabe profondément divisé.

     

    "Pourtant les Arabes se sentent des affinités qui tiennent à la langue et à la religion, à un legs historique commun, à un espace géographique. Voilà une réalité que personne ne met en doute. L'arabité est donc bel est bien une réalité" 1, mais qui s'applique à un monde que l'on peut diviser de plusieurs façons :

    Trois grandes régions socio-économiques : le Proche-Orient, la vallée du Nil et le Maghreb.

    Deux régions par rapport au degré de conflictualité : le Maghreb où il n'y a pas de conflit et un Moyen-Orient surarmé.

    Si l'on introduit le critère d'attirance extérieure, le Maghreb est plus attiré par et lié à l'Europe, le Moyen-Orient aux Etats-Unis.

    Deux régions linguistiques : un Machrek anglophone, un Maghreb francophone.

    Deux zones de migrations : le Maghreb vers l'Europe, le Machrek attractif de populations asiatiques.

    Les facteurs unificateurs sont aussi contestés.

    La religion dilue la spécificité des 210 millions d'Arabes dans un monde musulman d'un milliard de croyants où le poids des populations asiatiques est prépondérant. Si l'Arabie Saoudite se bat à coups de capitaux pour maintenir son hégémonie sur les organisations islamiques, la guerre du Golfe a jeté des doutes sur son rôle de gardien des lieux saints. L'Iran prétend diriger le centre mondial du chiisme.

    La civilisation arabo-musulmane est prise entre la fidélité au passé que souhaitent faire revivre les fondamentalistes et sa nécessaire évolution technique et démocratique. Pour l'instant, c'est le passé que l'on invoque plus que les exigences du temps présent.

    Quant à la langue, la fixation sur le refus de l'évolution de l'arabe, langue sacrée du Coran, entraîne l'existence de langues nationales populaires qui ne peuvent se proclamer telles, "les dialectes" arabes du Maghreb, du Yémen et du Soudan, qui se différencient de l'arabe comme le français s'est distingué du latin.

    De fait, la problématique même de l'unité est remise en cause par de nombreuses personnalités : les Arabes ont pris le problème de l'unité à l'inverse de l'Europe. Celle-ci a unifié 300 millions de personnes parlant dix langues différentes en créant un marché commun, tandis que les Arabes ont toujours placé l'idéologie avant les réalités économiques. L'exemple de la dispersion des Etats d'Amérique latine vient confirmer que l'unité se fait autour d'objectifs communs : le marché commun Etats-Unis-Mexique par exemple. Et pour le premier d'entre les objectifs que devrait satisfaire cette unité arabe, la redistribution des richesses, le partage entre pays riches et pauvres, qui a toujours fait l'objet de déclarations grandiloquentes, n'a jamais été mis en pratique. Il est redevenu une revendication populaire depuis la guerre du Golfe, créant ainsi une nouvelle fracture entre pays endettés et pays exportateurs de capitaux en Europe et aux Etats-Unis.

    Le désir d'une recomposition sociale et morale des sociétés s'exprime de façon parfois violente par le biais de partis islamistes et prend une connotation très anti-occidentale alors que le monde arabe n'a jamais été autant lié à ce monde occidental. La tentation est grande de rechercher à l'extérieur les causes du "malaise arabe". C'était déjà une pratique marxiste et tiers-mondiste qui a été réactivée par la guerre du Golfe. Mais ces schémas d'explication classiques n'étant plus opérants, les intellectuels du monde arabe ou de sa périphérie vivent une véritable renaissance de la pensée2 qui se questionne sur deux grandes interrogations :

    - pourquoi le monde arabe est-il décadent ?

    - quelle peut être la place du monde arabe sur la planète ?

    La ou les réponses à la deuxième question sont étroitement liées aux réponses à la première, car le monde arabe s'est toujours pensé comme un espace défini, construit et porteur de projets et de mythes. De ce fait, les idéologies qui ont tendu à apporter des réponses ont toutes eu des visions globalisantes, parfois totalitaires, du devenir du monde arabe. Cela a induit des types de rapports avec le reste du monde et des alliances possibles. Pensé par lui-même comme un tout global, le monde arabe vit avec douleur la confrontation avec la division (des Arabes, des croyants) et avec la démocratisation, établissant entre les deux une relation de cause à effet qui renvoie à la dialectique communauté-individu. La démocratisation suppose la reconnaissance de l'individu et le passage d'une société communautaire à une société de citoyens. Voilà qui remet fondamentalement en cause les visions collectivistes du devenir des Arabes et pose le problème de la démocratie par rapport à l'unité arabe : la démocratie est-elle l'étape préalable pour mieux s'unifier ou bien doit-elle faire litière de cette unité pour mieux exister ?

    Les idéologies du monde arabe et leurs espaces

     

     

     

    A la question de la décadence du monde arabe, six grands types de réponse ont été apportés depuis le XIXe siècle3 :

    - le réformisme musulman : contre la trahison des origines,

    - le libéralisme : contre le despotisme,

    - le socialisme : contre l'appropriation de la minorité,

    - l'arabisme : contre la désunion,

    - le développementisme : pour rattraper le retard,

    - l'islamisme : pour un retour aux sources de l'Islam.

    De ces six courants, seul l'islamisme est en développement sur les ruines de l'unité arabe, de l'échec et des effets pervers de la course au développement par la voie libérale ou par la voie socialiste et par le dévoiement du libéralisme. La contestation radicale islamiste et le néofondamentalisme rejettent comme réponses vraies à la crise arabe celles des idéologies qui sont suspectes d'être des imitations, des rattrapages, des importations de l'Occident. Le glissement progressif de l'islamisme révolutionnaire qui voulait concurrencer l'Occident sur le terrain scientifique et étatique, vers un néo-fondamentalisme qui rejette toutes les valeurs du monde occidental, annonce le désir de retranchement et de fermeture de ce courant de pensée sur un monde arabo-musulman idéal.

    Le fondamentalisme

     

     

     

    Au XIXe siècle des penseurs musulmans se sont penchés sur les espaces intérieurs : ceux des individus des diverses communautés arabo-islamiques pour une régénération sui generis. Selon le plus connu, Jamal Eddine Al-Afghani, l'infidélité à l'Islam des origines par une évolution vers une cléricalisation a figé l'Islam et a lui a ôté toute capacité progressive, toute capacité d'adaptation au monde moderne. Il faut réveiller l'Islam et cela permettra de dresser l'Orient contre le colonialisme. En fait la revendication identitaire islamique a permis de redonner une identité de civilisation aux Arabes, mais partant n'a pas permis la renaissance de l'Islam dans le sens souhaité par Al-Afghani. Jouant le rôle d'idéologie de la libération, l'Islam a continué, dans bien des endroits, à se maintenir dans sa fixité et a, du coup, tendu à la conservation des régimes tribaux déjà établis.

    Le fondamentalisme actuel essaie d'adapter la religion musulmane aux nouvelles données historiques. Il ne prétend plus jouer un rôle dans le domaine de l'identité, mais plutôt dans celui de sauveur d'une religion dévoyée par l'islamisme. "Les musulmans ne peuvent rester plus longtemps en retrait, dit Mohamed Arkoun, par rapport à cet élan universel de la pensée scientifique vers de nouveaux modes d'intelligibilité et d'appropriation du réel. Car c'est à cela que conduit une reprise critique de tous les fondements de la pensée islamique en commençant bien sûr par le Coran lui-même. Et parce que celui-ci contient les indications et les pierres d'attente en vue de la reprise constante des efforts humains pour corriger, élargir, enrichir nos connaissances, nous sommes assurés, en le relisant avec la rigueur intellectuelle moderne de contribuer à l'apaisement de cette nostalgie de l'être et de ce désir d'éternité qui n'a jamais cessé de travailler l'homme" 4.

     

    L'idéologie libérale s'est à peine développée dans le monde arabe, à une époque où celui-ci était dominé par le colonisateur qui proposait ou imposait ses modèles, sans toutefois laisser plus d'initiative à ceux qui voulaient les imiter dans les espaces juridique, constitutionnel et scientifique pour combattre le despotisme dont souffrait le monde arabe5. Ces espaces, il importait aux libéraux égyptiens de les imiter pour les combattre et les dépasser.

    Or les grands combats nationalistes des années cinquante se sont menés sur le champ de l'émotionnel, de l'identité culturelle et religieuse en rupture avec les modèles du colonisateur, et non sur celui de la rationalité des "lumières".

    Le processus d'un réformisme libéral à la turque a toujours été compromis dans le monde arabe car ses partisans ont toujours été accusés d'être les suppôts du colonisateur : en Irak (Nouri Saïd, Abdelkrim Kassem), en Egypte (le roi Farouk), le Parti populaire du Peuple et le Mouvement pour le triomphe des libertés démocratiques en Algérie.

    La tentative libérale, accusée de manque de nationalisme, s'est vite dévoyée dans des régimes militaires ou semi-militaires"qui cherchent toujours à créer un péril extérieur qui leur permette de détourner l'attention de leur peuple, donc de réduire les risques de coup d'Etat ou de révolution. A cet égard, la colonisation puis la création de l'Etat d'Israël leur ont été très utiles. Ces régimes sont des farouches adversaires de l'humanisme et du libre usage de la raison, d'où là encore la perte de confiance des musulmans dans le modèle occidental sert leurs intérêts" 6.

    Les réformes économiques libérales en cours depuis 1988 dans le monde arabe et qui sont appelées infitah (Egypte, Tunisie, Algérie, Maroc) sous les injonctions du FMI, ne s'accompagnent pas de la libéralisation démocratique. Elles donnent du libéralisme la caricature suivante : inflation, perte du pouvoir d'achat (et d'une couverture sociale déjà minime), fermeture des entreprises d'Etat, réduction du nombre de fonctionnaires, chômage accru, ressources extérieures dévorées par le rééchelonnement de la dette, appauvrissement, etc.

     

    Le socialisme "arabe" adopte ce qualificatif pour supprimer toute référence à un marxisme athée qui ne correspond pas aux mentalités7, et combattre le communisme. Il s'inscrit dans le partage mondial bi-polaire, dans un espace stratégique conflictuel dont la partie moyen-orientale est un des terrains de confrontation. Alignant toutes les nuances, de l'alliance avec l'Union Soviétique à l'anti-américanisme ou bien au non-alignement plus balancé, ce socialisme arabe est partie intégrante du combat mondial contre l'impérialisme. Le monde arabe se veut du tiers-monde, Nasser, Bourguiba, Boumédienne, ses leaders.

    La crise économique et la délégitimation des partis-Etats l'ont mis en faillite bien avant le camp soviétique. Dans le cas de l'Algérie, la faillite du développement socialisé entraîne la remise en cause complète de l'idée de modernité et de la croyance dans l'Etat, celui-ci étant assimilé par les petites gens à corruption, profit personnel et clientélisme.

    La disparition du non-alignement comme espace d'expression politique (malgré ses dérives pro-soviétiques), entre les deux blocs, crée un vide, un déficit de forum d'expression.

    Dans une nouvelle catégorisation des Etats après la fin de l'ordre bipolaire, les Etats arabes se situent dans une région qui, pour sa partie moyen-orientale, conserve toujours un rôle stratégique compte tenu des réserves pétrolières. Mais pour la première fois, depuis le XIXe siècle il n'est plus un enjeu, ni une zone de dispute entre grandes puissances. Avec la chute de l'Union Soviétique, il a perdu une des cartes majeures qui lui donnait du poids dans les relations internationales.

    De ce fait, selon les configurations du monde que l'on peut tracer, le monde arabe se situe à une frontière entre Riches et Pauvres8 entre l'attrait matériel pour le Nord et l'émotion "fraternelle"pour le Sud, entre le rejet par le Nord, comme possible menace, et le désir d'exister au Sud en tant que menace ou toutefois région avec laquelle compter.

     

    L'arabisme définit d'emblée un "monde arabe" bien que la définition d'"arabe" soit l'objet de multiples interprétations.

    L'espace est alors reconnu comme "ethnico-civilisationnel". Il existe une "arabité" qui, comme "l'africanité" des années soixante, se crée contre le colonisateur puis le néo-colonisateur puis persiste en tant que facteur permanent.

    Or si l'arabisme idéologique continue d'être un rêve attirant, sa décadence est liée aux diversités économiques, à l'échec face au problème israélien et à sa trop grande proximité avec la mythologie islamiste. "A l'intérieur de l'aire arabo-islamique, les relations entre l'arabisme et l'islamisme ont oscillé entre la fécondation réciproque et la méfiance. de façon générale, les deux idéologies de mobilisation ne peuvent prospérer en même temps. Ainsi, chaque fois que l'arabisme se trouve dans le creux de la vague, les mouvements islamistes réoccupent le devant de la scène et investissent le champ intellectuel. Cela est le cas depuis une vingtaine d'années" 9.

    Le développementalisme a voulu développer un espace socio-économique dont le pétrole a semblé l'arme adéquate de l'intrusion du monde arabe dans le monde économique. Or la rente pétrolière a accéléré non pas la création d'une véritable économie arabe, ni même son intégration dans le système économique mondial, mais bien plutôt sa véritable dépendance, créant de graves déséquilibres entre pays et au sein des pays. En trente ans, le monde arabe, auto-suffisant au plan agricole, est devenu dépendant alimentairement.

    Le pétrole a "transnationalisé" les économies10. A la fin des années soixante-dix, les économistes parlaient du "caractère inévitable du développement économique arabe" 11, compte tenu des excédents en revenus pétroliers. Cela ne s'est pas produit car bien des facteurs ont manqué :

    - le temps, puisque la crue des prix du pétrole n'a duré que jusqu'en 1983, faisant passer l'endettement du monde arabe de 50 à 250 milliards de dollars ;

    - l'absence de maîtrise de la démographie. Dans certains pays (Syrie, Algérie) le développement s'est accompagné de conceptions natalistes. En 30 ans, l'Algérie, le Maroc, l'Egypte et la Syrie ont doublé leur population ;

    - le facteur prévoyance : plus d'argent dépensé dans des achats de consommation qu'investi dans des moyens de production. Dans cette rubrique on peut faire entrer les achats d'armements et autres achats "extravagants" ;

    - le manque de gestion de l'effort et de la productivité des hommes à cause de la fragmentation des marchés, de l'absence d'émulation, du contrôle étatique, de l'accès restrictif à l'information, l'absence de lois appropriées qui ont entravé le développement de la petite et moyenne entreprise ;

    - la gestion des hommes. Le monde arabe connaît un exil des cerveaux et une sclérose des études et de la recherche scientifique (un seul prix Nobel, celui de littérature à l'Egyptien Naguib Mafhoud). 800 ingénieurs pour 100 000 habitants en 1978, ce ratio reste le même dix ans plus tard ;

    - l'adéquation entre structure sociale et technologies avancées. L'exemple de l'Algérie est caricatural en ce sens que l'achat paresseux d'usines clef en mains ne favorise pas l'assimilation technologique dans une société où la modernité est reléguée au domaine industriel et ne touche pas le domaine de l'individu et de la famille ;

    - le manque de stabilité. Le monde arabe a connu 6 guerres majeures depuis 1948 et une dizaine d'autres conflits civils ou ethniques. La Tunisie est le seul pays du monde arabe qui n'ait pas été impliqué dans un conflit armé depuis son indépendance, mais qui a subi, comme les autres, violences et émeutes urbaines ou religieuses.

     

    L'islamisme a toujours existé dans le monde arabo-musulman. C'est l'utilisation de l'Islam comme idéologie politique dans les luttes de libération nationale par les élites nationalistes. Dans les années soixante-dix et quatre-vingts, il devient le refuge ostentatoire, l'expression des spoliés, des marginalisés et des "mal identifiés", mais il occupe en fait trois espaces, celui du mouvement social, le terrain politique (la stratégie révolutionnaire de l'Etat islamique) et celui de l'imaginaire (l'utopie politico-religieuse). L'islamisme fait rêver le jeune chômeur en lui proposant un système très simple dans lequel tout aura une solution et où chacun trouvera sa place.

    L'homme trouvera sa place horizontalement dans une Communauté d'où les dissensions seront exclues parce celle-ci n'aura pour objectif que sa liaison verticale avec la divinité. Cette Oumma de croyants aura pour vocation l'extension à l'humanité tout entière, dans un espace non délimité ni par la géographie, ni par les races (tous les musulmans sont frères) ni par les frontières des pays, quand l'ensemble de l'humanité aura pris connaissance du message divin. En attendant cette parousie, le monde est divisé en deux espaces : celui des musulmans à réislamiser et celui des autres, impies, gens du Livre, polythéistes et athées qu'il importe de convaincre.

     

    "la religion est le seul lien entre les croyants (et les hommes)" écrit un docteur de la Foi musulmane12, et comme l'Islam a établi à l'intention de l'ensemble de l'humanité un mode de vie remarquable et une organisation complète dont les sources, les principes, les règles générales et les bases portent sur la foi, le culte, les échanges et les règles sociales, économiques, politiques et internationales ainsi que sur les valeurs et la morale, les nations et les organisations internationales n'ont plus de raison d'être.

    La question de savoir si le dernier empire musulman (l'Empire ottoman) est mort avec l'élimination du califat par Mustapha Kemal ou bien si les musulmans n'ont jamais été capables de s'unifier dans le passé reste posée par les chercheurs13.

    Espace musulman et espace arabe, la difficile cohabitation

     

     

     

    Les premiers historiens arabes14 ont décrit et défini un espace musulman. Ibn Hauqal (977) découpe le monde connu en quatre Empires : celui de l'Islam, de Byzance, de la Chine et de l'Inde. Les autres groupes de population existants ne sont pas considérés comme des Empires, car ils ne bénéficient pas de ce qui constitue la puissance impériale : des convictions religieuses, des bonnes mœurs, des institutions sages et un gouvernement juste qui agit pour conserver les richesses.

    Face aux agressions dont l'Empire islamique est victime, se dégage la notion de frontière et de sa défense organisée selon des places-fortes (Qodama Ibn Jafar, 929). Enfin, dans cet espace musulman protégé, Abou Youssof (931-998) établit les différences et la hiérarchie entre Arabes et non-arabes, musulmans et autres Gens du Livre, polythéistes et idolâtres, arabes renégats et renégats non-arabes.

    Selon Jean-Paul Charnay, se dessine un "concentrisme géo-spirituel" qui fait de l'islam le plus grand et le plus cohérent des systèmes géopolitiques existants. Au centre la Qaaba à La Mecque ("lieu le plus pur de la Terre") puis le Hedjaz, lieu de naissance de l'Islam qui y fait émerger une nation arabe. Le Hedjaz et par extension le territoire d'Arabie saoudite, est sacré : les Infidèles ne pouvaient ni s'établir ni se faire enterrer, ni pratiquer leur religion jusqu'à la guerre du Golfe. Autour, le dar el islam comprend des terres conquises où les habitants selon leur origine payaient ou non un tribut. Dans cette optique, le Maghreb fait partie des terres conquises, ainsi que l'a rappelé Yasser Arafat lors de son exil en Tunisie en 1983, ce qui est apparu aux Tunisiens comme un déni du caractère arabe de leur territoire. Au delà encore, le dar el harb, que l'on peut traduire par "monde de la guerre" ou bien l'Enfer. Les islamistes plus catégoriques l'appellent le dar el koufr, le monde des impies. Ce découpage du monde entre l'Oumma (monde des croyants) et le monde des infidèles fonde la vision islamiste du monde. Mais il n'y a pas si longtemps (1976) que les manuels de l'éducation religieuse obligatoire proposaient ce découpage du monde aux jeunes enfants tunisiens.

    Ce monde concentrique ignore les frontières, les différences entre pays et les pays eux-mêmes. il ne reconnaît que deux frontières :

    - la première entre croyants et infidèles à l'intérieur même de l'Oumma. Ceux-ci peuvent être aussi bien des non-musulmans (Coptes en Egypte, Chrétiens au Liban) que des "mauvais" musulmans. Les Frères musulmans d'Egypte manifestent tous les jours leur sens de la frontière dans les provinces de Haute-Egypte contre les Coptes ;

    - la deuxième passe entre croyants et infidèles à l'extérieur. Si cette frontière passe en Méditerranée entre Europe et monde arabe, elle coïncide alors avec la frontière économique et démographique. Il est donc tentant, ainsi que l'a suggéréThe Economist, de redessiner un nouveau découpage du monde en septembre 1990, selon les aires religieuses et de civilisation. Au nord le monde judéo-chrétien européen et anglo-saxon et américano-latin, au sud le monde musulman, à l'est les mondes confucéen et asiatique, prenant en tenaille le monde hindouiste. Comme l'Afrique noire a disparu, "terra incongnita" on retrouve là le monde décrit par Ibn Hauqal en 977. Cette vision trouve des partisans des deux côtés dulimes. Côté arabe, l'habitude de concevoir l'Oumma des Arabes ou l'Oumma des croyants selon les critères de la religion et de la civilisation amène des chercheurs à parler de l'Oumma judéo-chrétienne que la Communauté européenne est en train de constituer au Nord. La comparaison est tellement parlante que les Arabes en comprennent immédiatement le caractère exclusif, à l'instar de leur Oumma15, puisque l'Europe mise au défi d'intégrer la Turquie, Etat européen et musulman, le refuserait pour des raisons de civilisation.

    A suivre .

    Source :http://www.stratisc.org/strat_055_Dumas.html

    « Pour le meilleur et pour le pire La division du dar el islam (2) »
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