• LA GUERRE CIVILE DES ALGERIENS

     

    Maurice Faivre

    LA GUERRE CIVILE DES ALGERIENS

     

                Terre d'invasions et de colonisations successives, l'Algérie a traversé des périodes de troubles et de divisions internes. Elle n'a été unifiée dans ses frontières actuelles qu'après la

    conquête française et l'occupation du Sahara, à la fin du 19ème siècle.

                L'histoire du Maghreb central offre ainsi une succession de soulèvements et de conflits religieux et politico-sociaux, qui se sont perpétués au cours des siècles, jusqu'aux crises de l'Algérie indépendante. Ce chapitre se propose de survoler cette évolution.  

    Les rivalités dans une Algérie morcelée(1) .

                La société d'origine berbère se caractérise par son organisation en familles patriarcales, hostiles à toute oppression et dévouées au groupe social d'appartenance. Les rivalités existant entre familles, clans, et tribus ont parfois été surmontées, afin d'opposer des confédérations de tribus, et même d'éphèmères royaumes numides, à la domination des phéniciens, notamment Carthaginois, puis des Romains.

                Lors des guerres puniques qui opposent Rome à Carthage (261 et 218 avant J.C.), les Berbères se rangent d'abord dans le camp romain, et leur chef Massinissa bat Hannibal en 202. Lorsqu'en 146 les Romains rasent Carthage, ils s'emploient à détruire l'unité de la Numidie en encourageant les revendications tribales. Les attitudes des Berbères sont alors de deux sortes, ou bien ils refusent l'occupation romaine et se réfugient dans les montagnes, ou bien ils se romanisent, avant de se christianiser. Certains de ces chrétiens abjurent leur foi pour échapper aux persécutions romaines et versent ensuite dans le schisme donatiste aux 3ème et 4ème siècles.

                D'autres Berbères romanisés se soulèvent contre la colonisation romaine et rallient à leur révolte les tribus montagnardes. Succèdant à celle de Jugurtha (104 avant J.C.), huit insurrections majeures sont déclenchées de l'an 17 à 395 de notre ère. En 429, l'occupation des Vandales, qui ne pénètrent pas dans les massifs kabyles, provoque un énorme soulèvement des Berbères, appuyé par les donatistes et les misèreux d'alors, lescirconcellions (ceux qui rôdent autour des granges, circum cellas ). Lors de l'intervention de Byzance en 537, les Berbères sont refoulés dans leurs villages fortifiés, et s'efforcent de reconquèrir les terres qu'ils ont perdues. De nouvelles révoltes sont conduites par les Berbères Garmel et Gelimer.

                De 645 à 715, les Arabes ayant conquis la Tripolitaine envahissent à plusieurs reprises le Maghreb. Leur conquête entraîne la révolte du chefKoseila et de la Kahina dans l'Aurès. Les conversions par contrainte sont suivies, selon Ibn Khaldoun, d'apostasies successives. En 740, toute la Berbérie se soulève contre le despotisme des Califes Omaïyades de Damas, et adopte le dogme kharedjite, plus ascétique et égalitaire que l'Islam orthodoxe(2). Les Arabes sont battus sur l'oued Cheliff et l'oued Sebdou en 740 et 742. Mais au 9ème siècle, le royaume kharédjite est balayé par le soulèvement des Ketamas, confédération kabyle qui se réclame du Calife fatimide de Kairouan. A la suite de luttes très confuses, dans lesquelles les tribus kabyles s'efforcent de préserver leur autonomie, le Berbère Ziri fonde un Etat ziride, que son descendant Hammad transforme en royaume hammadite ; c'est déjà le culte de la personnalité.

                A la fin du 11ème siècle, l'Algérie subit la seconde vague de l'invasion arabe, conduite par les nomades hillaliens, commandités par le calife du Caire. Les Beni Hillal occupent les steppes algériennes et refoulent les Kabyles réfractaires sur les massifs côtiers. Cependant les Hillal  sont à leur tour contenus par les Berbères almoravides (morabitoun, hommes du couvent fortifié, le ribat ), mystiques exaltés et guerriers qui viennent du Sud marocain. S'emparant d'Alger en 1082, ils instituent la journée du tri, à l'issue de laquelle sont exécutés les tièdes et les hypocrites. Ils sont supplantés par leurs adversaires du Haut Atlas, les Almohades, (unitaires), aristocrates plus rigoureux encore, qui imposent le rite malékite et l'impôt foncier.

     Ils battent les Hillaliens  à Sétif en 1152 et éliminent les derniers Almoravides en s'emparant de Bougie et d'Alger en 1187.

                Les invasions des 11ème et 12ème siècles achèvent le processus d'islamisation du Maghreb, sous de multiples influences et en plusieurs phases. Les Kabyles et les Chaouias (habitants de l'Aurès) adhèrent à la religion nouvelle sans la pratiquer complètement, et conservent leurs coutumes, dont le culte des saints. Une autre invasion est conduite au 14ème siècle par les Mérinides, rois du Maroc qui s'emparent de Tlemcen (1337), et ravagent à nouveau le Maghreb jusqu'à Bône et Tunis.

                Venus également du Maroc à partir du 15ème siècle, les marabouts ont peu à peu encadré les tribus, constituant une caste fermée et exerçant dans les villages un pouvoir spirituel qui leur permettait de présider à tous les actes de la vie familiale, de la naissance au mariage et à la mort.

                Refoulés vers la côte, les Berbères ont développé leur activité maritime, notamment la piraterie, qui s'exerça surtout contre le commerce espagnol. Pour y mettre un terme, le roi d'Espagne décida, après la Reconquête de son territoire, d'intervenir en occupant des Présides qui interdirent tout développement et accentuèrent le déclin des ports d'Alger, Oran et Bougie.

                Pour conjurer cette décadence, la cité d'Alger fit appel en 1516 à deux corsaires turcs établis à Djidjelli, les frères Barberousse, qui installèrent une Régence ottomane, vassale de l'empire turc, dirigée par un dey désigné par la milices des Janissaires (l'Odjak ); le dey était représenté par trois beys à Médéa, Oran et Constantine. Les Marocains sont chassés de Tlemcen par les Janissaires en 1552. A cette occupation ottomane, il faut ajouter, à partir de 1609 à Oran, l'invasion pacifique de 300.000 Morisques qui, expulsés d'Espagne en raison de leur non-assimilation, vont se disperser dans le Maghreb et dans l'Empire ottoman (3).

                Selon Mohamed Harbi, 200 tribus sur 516 échappaient à l'autorité de la Régence. Une fois par an, les colonnes de Janissaires, appuyées par les tribus arabes de la plaine, faisaient des expéditions dans les montagnes pour y percevoir de lourds impôts. Alliées à des tribus exemptées d'impôts et à de grandes familles, les Turcs géraient le pays comme un butin.(3).         La caste militaire décrétait sans discernement la responsabilité collective des tribus. La justice était rendue selon les rites hanéfite ou malékite; conformément à la loi coranique. Les sanctions allaient de l'amende à la décapitation, en passant par la bastonnade, la lapidation et l'amputation de la main. La forme principale de l'activité économique résidait dans la course sur mer, qui trois siècles durant réduisit en esclavage des milliers d'Européens. A ces violences, il faut ajouter la cruauté des féodaux envers leurs sujets, et les souffrances endurées par les esclaves noirs, lors de leur transfert à travers le Sahara.

                "Autrefois, c'était le temps de la peur, l'ouakt el keuf...quand il y avait en permanence des discordes entre les tribus, écrit le géologue Robert Laffitte. A ce moment les gens de la plaine montaient faire des incursions chez les montagnards, enlevant leurs troupeaux, violant les femmes et dépouillant de leurs habits les isolés qui dans le territoire de leur tribu se croyaient en sécurité (4)".  

    L'impact de la colonisation

                A l'origine, la France n'envisageait qu'une expédition punitive contre les "pirates barbaresques", qui aurait dû se terminer par la capitulation d'Alger, le 5 juillet 1830, et par la reddition des villes côtières. Mais l'effondrement du régime turc eut pour conséquence à la fois la désorganisation du pays et la résistance des chefs arabes, notamment le bey de Constantine à l'est et l'émir Abd El Kader à l'ouest.

                Des accords conclus avec l'Emir lui permettent d'unifier les deux tiers du pays, et d'édifier un Etat et une armée modernes. Il se heurte cependant à la résistance des Kouloughlis (métis de Turcs et d'Algériennes) de Tlemcen, et à celle des Kabyles, qui refusent de lui payer l'impôt. «Nous n'avons pas de chefs étrangers à notre nation, lui disent-ils...Vous vous êtes annoncé chez nous en qualité de pélerin...Si vous étiez venu comme maghzen, au lieu de couscous blanc, nous vous aurions rassasié de couscous noir  (de la poudre)».

                Non appliqués, les accords furent dénoncés de part et d'autre, et les opérations militaires reprirent, au cours desquelles les deux camps rivalisèrent de violences. Rejeté par le roi du Maroc, l'Emir est contraint à la reddition en 1847. L'armée d'Abd el Kader est ainsi vaincue par une armée supérieurement équipée. Elle l'est aussi parce que les Algériens manquent de cohésion. Les clans familiaux qui structurent le pays sont rebelles à une forme politique capable de regrouper les diversités tribales...Dans les couches autrefois liées à la caste turque, l'apparition de nouvelles élites, d'un encadrement issu des tribus, suscite un réflexe de peur. Ici et là, les chefs de famille prépondérantes...collaborent avec la France ou se réfugient dans l'expectative (3).

                La soumission de toutes les tribus demandera encore quelques années, et des révoltes sporadiques se déclenchèrent après 1856, suscitées par des chefs féodaux privés de leur pouvoir : parmi les plus importantes, l'insurrection de Mokrani, bachaga de la Medjana, qui souleva une partie de l'ouest Constantinois en 1871, et celle de Bou Amama dans le sud oranais en 1881. Elles furent sanctionnées par des expropriations de terre et de lourdes amendes. La paix française régna désormais sur l'ensemble de l'Algérie, sans éliminer totalement les structures tribales(5) , ni éradiquer immédiatement certaines coutumes archaïques.

                C'est ainsi que les règles juridiques (kanoun) en vigueur à Cap Aokas conduisaient chez le marabout celui qui insulte la religion. On fond du plomb dans la bouche du blasphémateur, ou bien on le lapide à coup de pierres, ou bien encore on lui coupe la langue, sinon on l'étend par terre, on le déshabille, et un adulte vigoureux lui donne cent coups avec une tige de fer, jusqu'à ce qu'il meure  (6).

                Robert Gebhart, instituteur en 1930 dans les Babors, constate que la djemaa des Beni Messali pratique encore une justice expéditive(7).Quelque temps avant mon arrivée, écrit-il, le dénommé Bouskine terrorisa les habitants. A son actif : crimes, vols, viols...Son épopée se termina lorsqu'il fut tué par un justicier. On exécuta même sa femme et son fils.

    Les discordes des nationalistes

                Face à la colonisation française, les élites musulmanes se partagent d'abord en assimilationnistes et en réfractaires. Le mouvement des Jeunes Algériens, converti par l'école française aux valeurs des Lumières, se prononce pour l'égalité des droits, alors que les Vieux Turbans, attachés à la tradition religieuse, refusent ce qu'ils considèrent comme une apostasie. Le nationalisme algérien naît après la guerre de 1914-1918, le courant radical est représenté par Messali Hadj, formé initialement par le communisme, tandis que Ferhat Abbas et les Oulemas sont davantage réformistes que révolutionnaires. Le débarquement américain de novembre 1942 accélère la montée du nationalisme, dont le soulèvement de mai 1945 dans le Constantinois constitue l'acte fondateur.

                Au sein du PPA (Parti populaire algérien) de Messali Hadj, qui après sa dissolution est devenu MTLD (Mouvement pour le triomphe des Libertés démocratiques), divers courants voient le jour, à la suite du démantèlement de l'Organisation Spéciale (O.S.) qui a perpétré quelques attentats dans les années 1949-50. Les centralistes  du Comité s'opposent au pouvoir personnel de Messali Hadj et créent le CRUA (Centre Révolutionnaire d'Unité et d'Action) pour préparer l'insurrection de novembre 1954. Cette opposition sera à l'origine du conflit entre le FLN, Front de libération nationale, auquel se rallient en 1956 les modérés et les oulémas, et le MNA (Mouvement national algérien), nouveau parti de Messali.

                D'autres rivalités apparaissent entre les dirigeants réfugiés au Caire et ceux de l'Intérieur, entre les régionalistes de Kabylie et de l'Aurès, puis entre les wilayas de l'intérieur et la direction de Tunis. Alors que les éléments européens et musulmans du PCA (Parti communiste algérien) sont en désaccord, les communistes tentent de créer leur propre  mouvement des Combattants de la Liberté, mais sont finalement contraints de s'intégrer  individuellement au FLN.

                Tout en reconnaissant qu'in fine le FLN l'emporte en créant un Etat reconnu par la communauté internationale, il faut bien souligner qu'au cours d'un conflit de huit années, se font jour bien des comportements et des conceptions divergentes. Les Chaouia n'acceptent une

    direction que si elle est aurésienne. Les Oranais contestent les responsables originaires du Constantinois qui dirigent la wilaya 5. L'ancrage maraboutique des uns, la cohésion patriarcale et le conservatisme anti-intellectuel des autres, sont en désaccord avec le réformisme des modérés, autant qu'avec la volonté révolutionnaire, moderniste et laïque des nationalistes les plus radicaux(8)

                Dans l'Aurès, un mouvement de dissidence provoque le ralliement de Adjoul Adjoul aux forces françaises, la contestation de Mahmoud Cherif par ses pairs, et les tentatives de prise en mains népotiques du clan des Abidi. Dans la wilaya 3, après la mort d'Amirouche (dont la responsabilité est attribuée par certains aux dirigeants de Tunis), le pouvoir est disputé entre Mohand ou el Hadj et Abderahmane Oumira; le complot des lieutenantsdestitue à la fois les deux concurrents, avant que Oumira ne meurre au combat.

                Ces dissentiments seront à l'origine de maintes liquidations : l'exécution de Chihani Bachir par ses pairs de l'Aurès, l'assassinat de Ali Mellah, du capitaine Rouget et de Tayeb Djoghlali dans la wilaya 6, l'élimination de cadres de la wilaya 5 par Si Mohammed, responsable militaire de la wilaya 4. Les purges contre les traîtres présumés des wilayas 3, 4 et 6 se traduisent par des milliers d'exécutions sommaires, accompagnés d'horribles supplices. Le ralliement de Si Salah et d'une vingtaine d'officiers supérieurs à la paix des braves entraîne leur élimination physique. L'épuration de la wilaya 4 est poursuivie par les commissions de purge itinérantes du commandant Hassan (le docteur Youssef Khatib). Se prononçant contre l'attitude bienveillante du colonel Lotfi, les officiers de la wilaya 5 sont partisans de décapiter à la hache les déviants (8).

                Le FLN a l'ambition d'assurer la direction du peuple, mais ne parvient pas à éliminer le tribalisme, le régionalisme et le clientélisme. Pour s'imposer, il n'hésite pas à recourir à la violence et à éliminer physiquement les notables pro-français et les anciens combattants. De 1955 à 1956, on passe de 4 à 16 égorgés par jour (voir courbe jointe). La terreur s'installe dans les villages. Des centaines de mutilations faciales punissent ceux qui enfreignent l'interdiction de fumer et de boire.

                La criminalité indigène, étudiée par les professeurs de la Société médicale d'Alger(9),est marquée par certains réflexes des temps barbares, où l'on supprime les humains aussi facilement, et du même geste que l'on égorge les moutons. En médecine légale occidentale, les égorgements, éventrations et mutilations faciales et génitales sont assimilées à des actes de sadisme, et les lynchages de la foule à une explosion de folie collective. Cette explication ne satisfait pas ces experts, qui recherchent les causes profondes de ces violences dans l'anarchie des siècles passés, dans la brutalité de la justice ottomane, et dans le mépris de la vie humaine, attestée par la pratique de la Rebka (vendetta kabyle). Le sentiment de l'honneur conduit à venger dans le sang les manquements à ce code, il autorise le fils à sacrifier sa mère et le mari à exécuter la femme adultère et son amant.

                Reconnaisant le haut idéal de la religion musulmane, son attachement aux valeurs de fraternité et d'hospitalité, ces médecins observent cependant que c'est aussi une religion guerrière, intolérante envers les déviants. Selon eux, la reconnaissance de l'égale dignité de la femme aurait dû tempèrer la cruauté des moeurs.

                Le 20 août 1955, le chef du Nord Constantinois Zirout Youssef entraîne la population à attaquer une vingtaine de villages, de façon à provoquer une répression massive des forces de

     l'ordre; 73 Européens sont tués ainsi que 30 musulmans jugés réfractaires à la Révolution(10).

    La répression sera évidemment très lourde (1200 tués selon le SLNA du colonel Schoen).

                Au début de 1956, le chef kabyle Amirouche fait attaquer les villages qui s'étaient constitués en auto-défense; à Ioun Dagen et Aïn Ourabah, des centaines de villageois sont ainsi éliminés au cours d'une dramatique "nuit rouge". En même temps dans l'Oranais, des dizaines de fellah sont assassinés à Ain Menaa, Wagram et Honaïn.

                En sept ans de guerre, 16.000 civils musulmans seront tués, des dizaines de milliers blessés, et des milliers de disparus dont on ignore la destination.  

    La lutte FLN-MNA (11)

                Surpris par les attentats du 1er novembre 1954, les chefs du MTLD s'efforcent de prendre le train en marche et de s'entendre avec les responsables FLN auxquels ils accordent une importante aide financière. En Kabylie et dans l'Aurès en effet, c'est au nom de Messali que Krim Belkacem et Mostefa Benboulaïd ont lancé l'appel à la lutte. Cependant le gouvernement dissout le MTLD le 6 novembre, et fait arrêter plus de 400 messalistes. Le Zaïm réagit en créant le MNA, Mouvement National Algérien, et en envoyant deux délégués, El Mekki et Mazerna, auprès des dirigeants extérieurs du FLN au Caire, auxquels il reproche "les promesses non tenues". Mais les Services égyptiens du major Fathi Dib font arrêter les envoyés de Messali. Mazerna se range alors aux côtés de Boudiaf.

                A Alger, le FLN est opposé à une action autonome du MNA. Messali est considéré comme traître à la Révolution. Abane Ramdane donne l'ordre au printemps 1955 d'éliminer les maquis MNA en cours de constitution en Kabylie, et même de liquider Messali. En avril, le MNA procède à quelques attentats à Boufarik et à Alger, où des bagarres éclatent entre collecteurs de fonds. Yacef Saadi recrute des truands dont la mission sera d'épurer la casbah des militants MNA. En septembre, le chef messaliste Azzouzi est tué à Alger. Messali autorise alors l'action terroriste, mais recommande d'épargner la vie et les biens des Européens.

                En Kabylie, Krim Belkacem charge Amirouche d'éliminer les maquis du MNA. 800 djoundi de l'ALN écrasent en juin 1955 les groupes armés constitués à Bouira, Dra el Mizan, aux Ouadhia, à Seddouk, au Guergour, aux douars Beni Bou Abdou et Amlouline, à Ain Bessem et Ménerville. Les combats les plus durs se déroulent à Guenzet, où 500 messalistes sont massacrés. Leur chef Belounis est chassé de Er Rich près de Bouira, et s'enfuit vers le sud, où il reconstitue un groupe de choc. Au printemps 1956, la Kabylie est normalisée, et la force K, à base de messalistes recrutés par la DST, est prise en mains par Krim Belkacem.

                Simultanément, le FLN élimine le MNA à Oujda et Marnia. Mais dans la vallée du Cheliff, Si Ahmed et Djillali Belhadj ont constitué deux maquis qui ne relèvent pas du FLN. Djillali, surnommé Kobus, est un leader messaliste d'Alger, mais son maquis reste indépendant du MNA. Il élimine à la fois les groupes communistes du maquis rouge, et le réseau FLN dirigé par Bagadi. Manipulé par la DST, il est soutenu à partir de 1957 par l'armée française. Disposant de 600 hommes et de 460 fusils de guerre, il devient le Commando du Doui, sous le contrôle du lieutenant Heux. Mais le FLN réussit à retourner ses subordonnés qui assassinent Kobus le 28 avril 1957.

                Une autre bande messaliste va se rallier à l'armée française en juillet 1957. Il s'agit de la bande de Labhri Cherif, dit Si Cherif, qui dispose de 300 hommes implantés dans le sud algérois. Son djich, baptisé Forces auxiliaires franco-musulmanes (FAFM), va liquider les troupes de la wilaya 6. Porté à 1100 hommes armés, il participe alors à la lutte contre l'ALN et à la pacification du Sud algérois jusqu'en juin 1962.

                Une autre tentative de 3ème Force est celle de Belounis, qui est crédité de 1500 combattants armés en mai 1957. Chassé de la région de Bouira, il agit d'abord autour d'Aumale contre le FLN; plus au sud, il subit une attaque de bandes ALN venues du Maroc; dans le djebel Amour, son adjoint Si Ziane est assassiné par Amor Driss. Traversant l'Ouarsenis, il est dénoncé par des agents FLN et accroché près de Boghari par des unités françaises. Il se rapproche alors des Beni Ilmane avec les 800 hommes qui lui restent. C'est alors que la wilaya 3 intervient et avec l'aide des kabyles de Melouza, massacre le 28 mai 1957, à Mechta Kasbah, 300 messalistes arabes des Beni Ilmane. Aussitôt, Belounis rencontre le capitaine Combette qui

    avait entrepris de pacifier la région. Contacté par les envoyés du général Salan, il accepte de collaborer avec l'armée, mais refuse de se rallier au drapeau français et de conclure un accord politique. Suivi par un détachement de liaison du CCI, puis du 11ème Choc, il reçoit armement, véhicules militaires, postes radio et crédits de fonctionnement pour un effectif de 3.500 hommes.

                L'Armée nationale Populaire algérienne (ANPA) de Belounis est baptisée par le commandement français Commandos du Sud Algérois (CSA). Elle participe à des opérations en liaison avec l'armée française, en particulier à l'opération Nivose en février 1958, qui a pour but de contrer l'offensive que les wilayas de l'ALN ont déclenchée contre l'ANPA. En mai et juin, l'ANPA obtient plusieurs succès dans la lutte contre l'ALN.

                En contrepartie, Belounis a l'ambition d'étendre son influence à toute l'Algérie, il crée sa propre organisation politico-administrative, impose des réquisitions abusives et pressure la population. Son action est condamnée par Messali Hadj à la suite d'une mission d'information de Jacques Simon. Rencontrant de plus en plus d'oppositions internes, il se livre à des exécutions sommaires. Le général Salan décide de mettre fin à la coopération. Belounis est tué le 14 juillet 1958 dans des circonstances mal éclaircies. Un charnier de 430 cadavres sera alors découvert. Une partie de ses troupes se rallie au FLN, tandis que les autres continuent leur combat autonome et observent une stricte neutralité vis-à-vis des forces françaises. On en retrouvera une partie en 1961 dans les maquis constitués par le Front algérien d'action démocratique (FAAD) dans le Sud algérois.

                En métropole, où le MNA était solidement implanté en région parisienne, dans le Nord et dans l'Est, les règlements de compte avec le FLN seront sanglants. Les messalistes accusent le FLN de collusion avec le Parti communiste, lequel avait condamné en mai 1955 la position du MNA. La volonté d'hégémonie du FLN est confirmée par une directive de Ben Bella qui ordonne d'exterminer tous les messalistes. Les hotels où ils logent sont attaqués par les commandos de choc du FLN en 1956 et 1957. En juin 1957, un cessez-le-feu est conclu en Belgique entre groupes rivaux. En revanche à Paris, les commandos FLN assassinent les responsables du syndicat messaliste (USTA), puis les dirigeants Abdallah Filali et Ahmed Bekhat. En décembre 1957, le FLN a pris le dessus en France, mais la lutte se poursuivra en 1958. Le bilan des affrontements en métropole est évalué à 12.000 agressions, 4.000 morts et 9.000 blessés.

                Le 29 août 1959, le Bureau politique du MNA adresse à la Ligue arabe un message qui stigmatise les crimes et massacres dont sont victimes les "patriotes algériens" : il affirme que des charniers sont découverts tous les jours, et que le pays subit un bain de sang. Le 30 mars 1961, la déclaration de Louis Joxe affirmant qu'il négociera avec le MNA est rejetée par le FLN. Le MNA ne sera admis ni aux négociations, ni au référendum d'autodétermination. En 1962, la répression contre le MNA est relancée en Algérie par le FLN. Au sein de l'Exécutif provisoire, on l'accuse d'avoir "vendu son âme au diable ". Le 1er novembre, le dirigeant Moulay Merbah sera emprisonné et torturé.            

    Discordes au sein du FLN et de l'ALN extérieurs (12)

                Soutenus par les services spéciaux égyptiens, Ben Bella et les dirigeants de l'extérieur mettent en place en 1955 des filières d'armement qui ne conviennent pas aux dirigeants de l'intérieur, Krim Belkacem et Abane Ramdane. Les représentants des premiers, Mahsas et Abdelhaï, sont éliminés par la force à Tripoli et Tunis, au profit d'Ouamrane, alors que Boussouf, qui se réclame à la fois de Napoléon, de Franco et de Staline, s'impose au Maroc. Non invité au Congrès de la Soummam, Ben Bella en refusera les décisions, en particulier la primauté de l'intérieur sur l'extérieur, et l'absence de référence aux valeurs de l'Islam. Au rejet de ces conclusions par une partie des wilayas 1 et 2 s'ajoutaient les oppositions traditionnelles entre l'Aurès, les Nementcha et les Kabylie, le conflit entre bourguibistes-conciliateurs et nassériens-radicaux, et la compétition pour la possession des armements. On peut y voir aujourd'hui les prémisses de la lutte pour le pouvoir.

                Les bandes qui s'installent en Tunisie et au Maroc se rattachent d'abord à leurs autorités territoriales. Les partisans d'une guérilla régionalisée s'opposent à la direction dictatoriale des trois B: Belkacem, Boussouf, Bentobbal. Après avoir assassiné Abane Ramdane, Boussouf impose au

    Maroc une discipline fondée sur la prison, les tortures et les exécutions. Des pétitions circulent, condamnant cette direction arbitraire.

                Après l'échec de la bataille des frontières, l'ALN ne réussit pas à introduire en Algérie les cadres et l'armement dont ont besoin les wilayas de l'intérieur. Exclu du Commandement Est et exilé au Caire par le CCE en septembre 1958, le colonel Lamouri exprime sa haine du clan kabyle. Avec l'aide du commandant Lakhal, le soutien des services égyptiens et du clan radical de la wilaya 1, il organise un putsch visant au renversement du GPRA et à la pénétration des unités frontalières en Algérie. Ayant découvert le complot, les 3 B font appel à Bourguiba qui fait encercler les insurgés par sa Garde nationale. En février 1959, un tribunal présidé par Boumediene prononce quatre condamnations à mort et la détention de treize officiers. La gravité de ce complot fait oublier la "trahison" du commandant Azzedine, qui, converti à "la paix des braves"à Alger, venait plaider cette cause à Tunis.

                Du 6 au 12 décembre 1958, quatre chefs de wilayas se sont réunis et ont établi un bilan négatif de l'action du GPRA, jugé incapable de remplir sa mission de ravitailleur en armes. La mort au combat d'Amirouche et de Si Haouès (28 mars 1959) met un terme à leur projet d'aller protester à Tunis. Dans le même temps, Mohammedi Saïd est rejeté par la base de l'Est, qu'il voulait diriger. Le 21 mars, le capitaine Ali Hambli avec ses 150 djoundi, se rallie aux forces françaises; il accuse les responsables politiques de vivre dans le luxe alors que les forceurs de barrage  endurent les pires souffrances.

                 Les sept colonels réunis de juillet à novembre 1959 refusent la présence des membres du triumvirat et mettent Belkacem Krim en minorité. Ils imposent une participation accrue des militaires au CNRA (Conseil national de la Révolution algérienne), et confient le commandement de l'ALN à Boumediene. D'anciens officiers français complotent alors pour kidnapper trois colonels dont Boumediene.

                Pendant le même été, l'insubordination se répand dans les bataillons de Tunisie. Par compagnies entières, les soldats abandonnent leur cantonnement. La psychose des cadavres suspendus aux barbelés électrifiés amplifie la baisse du moral. Lors d'une visite à Ghardimaou, fin 1959, Krim Belkacem est hué aux cris de «Vive la paix, vive de Gaulle ».

                Les efforts d'organisation poursuivis par l'EMG n'empêchent pas les querelles internes de se développer. Au Maroc, le colonel Ben Boulaïd échappe à un attentat. Le capitaine Zouibir, avec une centaine de djoundi, entre en dissidence contre la wilaya 5 ; il attaque un détachement de l'ALN avant d'être cerné, puis condamné à mort par un tribunal présidé par Boumediene. Le capitaine Moussa est l'auteur en septembre d'une nouvelle conjuration.

                Tandis que l'armée tunisienne  s'oppose par la force aux infiltrations vers le Sud, l'ALN de Tunisie n'est pas à l'abri  des dissensions et des manifestations d'indiscipline. Les désertions d'un bataillon à l'autre et les absences irrégulières obligent Boumediene à brandir la menace de sanctions. En août 1960, Ferhat Abbas dresse un contat alarmiste de la fracture entre les maquis et le FLN extérieur. Au début de 1961, il se rend à deux reprises à Ghardimaou pour faire la leçon à Boumediene. Leur différend concerne la passivité de l'ALN, et surtout le commandement des wilayas, que le GPRA veut conserver, alors que l'EMG le revendique. Opposé au Comité interministériel de Guerre (CIG), Boumediene constitue une nouvelle faction et cherche des alliés parmi les chefs historiques détenus en France : Ben Bella, Khider et Bitat(13).

                Le GPRA, à la demande de Bourguiba, demande que l'EMG livre à la police tunisienne un pilote français abattu le 21 juin 1961. Boumediene s'incline avec difficulté, mais le 15 juillet, l'EMG donne sa démission et se constitue en direction autonome. Le 19 août, 21 officiers votent une motion réclamant le retour à la Révolution  et la transformation de l'ALN en armée de militants. Le conflit ne fait que s'envenimer avec la désignation de Ben Khedda (ancien centraliste du MTLD) à la tête du GPRA, à la fin du mois d'aôut.

                Les représentants de l'EMG voteront contre les accords d'Evian en février, puis en mai 1962. L'ordre du jour de Boumediene affirme que le cessez-le-feu n'est pas la paix...la lutte continue jusqu'à la Révolution. Représentant l'EMG, le capitaine Bouteflika se rend à Aulnoye en décembre 1961 et rallie Ben Bella au camp des militaires. Après l'échec du CNRA de Tripoli au début de juin 1962, Boumediene achemine des responsables et des armes en Algérie. Le 30 juin le GPRA destitue l'EMG, décision sans conséquence du fait que l'Armée Nationale Populaire est derrière Boumediene. Profondément politisée, l'armée de métier qui entre en Algérie en juillet 1962 est aussi un instrument de conquête du pouvoir.  

    A suivre

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