• Jeunes Égyptiens et jeunes Marocains face à l'Occident (suite et fin)

     

    37 Les « grilleurs » (Belbah, 1990) optent pour le viol des frontières fermées. Par centaines, des jeunes Marocains traversent clandestinement la Méditerranée sur des embarcations de fortune, nommées par la presse locale, les « barques de la mort », et ce, grâce à des réseaux qui organisent leur départ contre une somme d'argent. Certains se noient à l'arrivée, d'autres sont arrêtés par les autorités espagnoles et une partie parvient à s'infiltrer. Le fait que la majorité de ces jeunes soient conscients que l'Ailleurs n'est pas toujours un Eldorado ne freine pas leur désir de partir.

    38 Ces éléments confortent la position de ceux qui résistent à l'appel de l'Occident. En Égypte, ils construisent leurs arguments sur la base du rejet de l'lnfitâh, de la société de consommation, de la « conquête culturelle », ou sur celle du devenir des enfants nés d'un mariage mixte et élevés en terre étrangère. Au Maroc, ils se fondent sur la montée de la xénophobie, sur les expériences malheureuses des Maghrébins clandestins et clochardisés. Mais en réalité, ici et là, ces dires ont pour point de départ un mode d'insertion, des interactions au cours desquelles se construisent les positions, se consolident les légitimations, se négocient les valeurs et les frontières mouvantes.

    Dans le cas égyptien, la fréquentation - pendant quelques soirées - d'un café situé près d'une pension de touristes et d'un souk du centre-ville du Caire, m'a permis de dégager quelques observations. La plupart des figures esquissées étaient présentes. Mamdûh, 32 ans, pourvu d'une carrure impressionnante, héritier du nassérisme, et avant tout d'une branche familiale de Haute-Égypte, est propriétaire d'une boutique de sport. Il est également doté d'un diplôme en sciences religieuses de l'université d'Al-Azhar. Il maîtrise l'anglais, mais évite de l'utiliser. Sans doute, préfère-t-il mettre en valeur son ancrage dans une région et dans une famille qui se distingue par sa taille, par son importance économique, par son ancienneté dans le lieu d'accueil et d'origine, et par son rôle dans la gestion des conflits internes. Mamdûh, personnage respecté et écouté du café, se moque ouvertement des rêveurs, des planificateurs, des « grilleurs » potentiels, que ceux-ci soient dans une position de ségrégation ou de non-intégration.

    Midhat, de retour de Suisse où il vit dans une situation précaire, essaie souvent de contrer Mamdûh, en chantant la gloire de l'Amérique et de l'Occident. Fawzî, qui semble se mouvoir dans le monde de la ségrégation, s'efforce quant à lui d'occuper le devant de la scène en se présentant au café avec un beau costume et un gros cigare. Un enfant qui vend des mouchoirs en papier le prend pour un pacha. Fawzî en profite pour raconter qu'il possède un commerce fructueux d'œufs et pour s'étendre sur son voyage à l'étranger, agrémenté de la compagnie d'une amie allemande. Après son départ, ses détracteurs l'accusent de se faire entretenir par un Allemand et d'arrondir ses fins de mois par des activités de prostitution masculine et de proxénétisme. Un soir, le jeu de cartes fait éclater une dispute tout en révélant des rancœurs et des clivages. Gamâl qui est sur le point d'émigrer en Allemagne s'est fâché avec Hassan, la jeune vedette du café et du souk, qui parle anglais, collectionne les conquêtes occidentales, tire des bénéfices de son business avec les touristes de la pension, épiés à partir du commerce de fruits paternel. Gamâl s'est également battu avec Ahmad, le serveur du Sinaï, intégré dans l'Ailleurs chez soi, selon le même modèle que Hasan, mais refoulé par les représentants officiels de l'Ailleurs extraterritorial. À partir de cette date, Gamâl et ses compagnons se liguent contre Ahmad, Hasan et leurs amis du souk. La parole de l'ouvrier-artisan se libère. Il ne rate plus une occasion pour souligner son appartenance au groupe des fallâhin (paysans) du Bas-Delta, (Hasan et les commerçants du souk sont originaires d'un village de Haute-Égypte), tout comme il tire orgueil de ce qui constitue sa position d'enclavé et de ce qui fait sa différence avec ses adversaires (son ignorance des langues étrangères, son évitement des touristes, son savoir-faire manuel qui lui a valu un visa et un contrat en Allemagne). L'ensemble de ces modes d'insertion sous-tendent largement les arguments développés lors des réquisitoires contre l'Occident.

    Répulsion

    39Alors que l'idéalisation de « l'Occident » se fait parfois au détriment de l'espace d'appartenance, sa diabolisation repose en général sur l'expression de l'identification de l'individu à « sa » communauté, cette fois auréolée et définie en fonction de critères géographiques, linguistiques, historiques ou religieux : la marocanité ou l'égyptianité, l'africanité, mais surtout l'arabité et l'islam. Selon les mêmes procédés d'instrumentalisation observés dans le processus de valorisation de l'Ailleurs, le rejet de celui-ci s'exprime essentiellement en fonction d'appréciations de type éthique ou se construit sur une vision des rapports de pouvoir à l'échelle mondiale10.

    • 10  Dans l'échantillon égyptien, seuls les interviewés de l'université américaine, généralement issus(...)

    40Les thèmes de l'authenticité, de la sauvegarde des valeurs qualifiées tantôt de marocaines ou d'égyptiennes, tantôt d'arabo-islamiques, et renvoyant le plus souvent à la sphère des mœurs et de la sexualité sont largement présents ici et là. Au Maroc comme en Égypte, est dénoncé le matérialisme attribué à l'Occident. Dans le royaume, les jeunes interviewés, qui soulignent souvent que ce mal ronge leur société, ajoutent que l'enjeu consiste à se démarquer par rapport au modèle culturel « importé », afin de renouer avec les fondements de l'idéal musulman. Dans la République, cet état d'esprit est, dans la plupart des entretiens, opposé à l'« âme égyptienne », présentée comme encore prégnante. En prolongement de ces arguments, la question de la désintégration de la famille occidentale est particulièrement présente dans les propos des jeunes cairotes et ce, comparativement à une société nilotique qui se distinguerait par une grande solidarité sociale, par l'importance et la stabilité de la famille. Certains ne manquent pas de mettre cela en rapport avec l'ancienneté de la civilisation et du développement social en Egypte : « Si, pour nous, le développement économique et politique est difficile à réaliser, pour eux, le développement social est aussi ardu à concrétiser. »

    • 11  La migration vers les pays du Golfe suscite souvent les mêmes accusations. Toutefois, ceux qui tie(...)

    41Tandis qu'au Maroc, l'on dénonce l'aliénation « constatée » des Marocains et l'« impérialisme culturel » des Occidentaux, en Égypte, les nostalgiques du nassérisme manifestent la crainte de voir leur pays « souillé » par la conquête culturelle occidentale, réputée avoir été facilitée par le président Sadate et sa politique d'ouverture économique et politique. Les jeunes qui « rappent », l'affluence dans les MacDonald's, seraient autant de signes de cet envahissement, qui sèmerait insidieusement les graines de la désintégration sociale, qui creuserait les écarts de fortune, qui détruirait l'esprit de groupe11.

    42 Racisme, fermeture des frontières, absence d'hospitalité constituent un autre grand pôle. Si pour certains jeunes cairotes, la difficulté d'obtenir un visa est vécue à l'échelle individuelle (compte bancaire insuffisant, etc.) et ne débouche pas sur le développement d'une rancœur à l'égard de l'Occident (El-Khawaga, non-publié ; Amin, 1989, p. 103-121), pour d'autres, c'est la voie ouverte au dépit. Ahmad, le serveur du Sinaï, a été profondément humilié par l'accueil qu'on lui a réservé dans un consulat européen. Pour lui, la non-réciprocité entre l'Occident et l'Égypte relève d'un profond déséquilibre : « Ils viennent chez nous quand ils veulent, on les reçoit  comme des rois. Et eux, ils nous claquent la porte au nez. » Ce type de discours ne se retrouve en Égypte que chez une partie des jeunes, notamment chez ceux qui sont dans une situation de non-intégration, à l'échelle de l'Ailleurs extraterritorial. Cela n'est pas sans relation avec le fait que la migration égyptienne vers l'Occident a pendant longtemps été le fait des couches moyennes ou des élites, alors que la main-d'œuvre bon marché constituait un réservoir pour les pays arabes pétroliers (El-Khawaga, non-publié). Au Maroc, en revanche, ce langage est largement répandu, et ce y compris au sein de la jeunesse dorée. Toute manifestation de xénophobie, les faits divers impliquant des immigrés, occupent la première page dans la presse d'opposition marocaine, et retentissent intensément dans les esprits. Le « phénomène Le Pen » excite la rumeur, le danger de ses succès pour les « Arabes » est particulièrement amplifié. C'est bien la proximité en elle-même et l'ancienneté de la migration maghrébine en Europe qui alimentent à la fois les sentiments de menace, d'inquiétude, de rejet par l'Autre, en liaison avec la représentation de l'Ailleurs comme source d'agressions envers le groupe d'appartenance.

    43Lorsqu'il s'agit d'appréhender l'Occident dans ses relations avec le monde arabe et musulman, de nombreux éléments de discours sont partagés par les interviewés au Maroc et au Caire. Il est toutefois frappant de noter la relative unité de ton des Marocains à ce sujet, par contraste avec la diversité des grilles de lecture des Cairotes. L'Occident, et à sa tête l'Amérique, « maître de l'univers », sont considérés comme une calamité lorsque la personne se situe, à partir d'une identification au groupe d'appartenance - défini par l'égyptianité ou la marocanité, l'arabité, l'islam, ou même le tiers-mondisme -, dans un rapport de pouvoir défavorable aux siens. Du présent, jeunes Marocains et Cairotes remontent vers le passé. Aux croisades et à l'épisode colonial, ces derniers ajoutent l'agression napoléonienne, le pillage des trésors égyptiens, les guerres menées par les coalitions occidentales contre l'Égypte durant le XXe siècle. Les Égyptiens déplorent être réduits à des êtres sous-développés par les Occidentaux, « et pourtant, au temps où l'on construisait les pyramides, ils en étaient à l'âge de pierre ». Ici et là, s'est diffusé le sentiment selon lequel l'Occident a construit le monde arabo-musulman comme ennemi et cible, après l'effondrement du bloc de l'Est. Le premier épisode de cette nouvelle série est la guerre du Golfe. Concernant cet événement, les Marocains - à l'exception de leur souverain - ont adopté une position quasi-consensuelle.

    44 Les moments de crise, qui agissent tels des révélateurs, montrent qu'au Maroc, plus que la proximité, la fascination et la volonté d'appropriation conjuguées à la fermeture de l'espace rêvé peuvent susciter haine et violence. Pendant la guerre du Golfe, notamment durant les mois de janvier et février 1991, c'est en termes de fureur que le rejet latent se manifeste. Si les consulats et les ambassades n'ont pas été directement attaqués comme dans d'autres pays arabes, des drapeaux américains ou français ont été brûlés, l'Occident - entre autres - a été conspué dans des manifestations quotidiennes, rassemblant cette fois toutes les couches de la société. Les slogans, les banderoles ont véhiculé des images négatives de l'Occident. Tous les répertoires - arabité, islam, tiers-mondisme - ont contribué à nourrir cette dynamique de la diabolisation : colonialisme, impérialisme, sionisme se relient et se correspondent dans la lecture des relations entre l'Occident et les Arabes durant l'histoire contemporaine. Encore une fois, la remontée se prolonge jusqu'aux croisades, pour caractériser le rapport à l'espace qualifié haineusement d'« ennemi ». Que lui reproche-t-on ? Injustice, politique du « deux poids, deux mesures », usage d'un subterfuge juridique, « la légitimité internationale », pour servir des intérêts « impérialistes », défense d'Israël qui, depuis sa naissance, « viole les lois onusiennes », « écrasement militaire d'un Arabe qui a osé se révolter contre l'ordre occidental, dont l'un des principes est le maintien des Arabes dans l'humiliation et l'exclusion ». C'est la non-redistribution de la richesse, la légitimité historique qui justifieraient l'acte de Saddam Hussein. Les enjeux véritables de la guerre seraient la libération du Golfe d'une présence étrangère profanatrice d'un espace sacré, les Lieux Saints, et encore davantage la libération de la Palestine, plaie ouverte du nationalisme arabe. En fait, c'est dans l'imbrication des trois dynamiques qu'il convient de rechercher une lecture de ces éléments de discours.

    45Un Occident que l'on pense s'être approprié, un Occident fascinant, un Occident exécré. Ces postures coexistent ou se succèdent, mais n'obéissent en aucun cas à une attitude systématique ou globalisante : ce ne sont pas les mêmes populations qui entretiennent sans discontinuité un rapport donné à un espace déterminé. D'une façon générale, une pluralité de répertoires sont investis et instrumentalisés dans un processus dynamique, traversé tantôt par une logique syncrétique - au moins deux références appartenant à des répertoires distincts sont ramenées à un même contenu et mobilisées au service d'un argument ou d'une représentation -, tantôt par une logique éclectique - un même espace ou répertoire faisant l'objet de représentations apparemment opposées. Dans le rapport des jeunes Marocains à l'Occident, c'est cette dernière approche qui intervient de façon privilégiée. Loin d'être aléatoire, son fonctionnement obéit à une matrice donnée qui embrasse à la fois le national et le transnational, et qui commande le compartimentage et la variabilité même des contours de l'Ailleurs.

    • 12  Ces événements auxquels ont essentiellement participé de jeunes exclus, prêtent à des lectures mul(...)
    • 13   Au niveau national, le sentiment d'exclusion et le rejet se cristallisent autour de l'État.

    46 En temps normal, les jeunes Marocains, qui sont dans une situation de non-intégration - que ce soit à l'échelon local, à celui de l'Ailleurs chez soi, ou à celui de l'Ailleurs extraterritorial -, cherchent à combler la distance qui se trouve entre leurs investissements et les objets de leurs intérêts, à s'insérer dans un système qui a du mal à les absorber, en usant de toutes sortes de tactiques individuelles. Afin de sortir de leur marginalité, ils multiplient précisément les tentatives de gagner un Ailleurs qui se ferme de plus en plus à eux. En temps de crise, que ce soit pendant les émeutes de décembre 1990 notamment à Fès et à Tanger 12ou pendant la guerre du Golfe, leur violence est d'abord un mode de participation, puis la formulation d'un rejet, non pas du système international et national en soi, mais celui d'un univers qui les repousse13. Les différents types de manifestation de mécontentement pendant la guerre du Golfe portent également la marque du sentiment d'exclusion, mais la ligne de rupture se déplace. Cette fois-ci, l'ensemble de la société se perçoit comme appartenant à un monde d'exclus ; les termes étant de nature pluridimensionnelle, cumulative, puisés aussi bien dans le répertoire du nationalisme arabe, de l'islam que celui du tiers-mondisme. Le clivage sépare dans ce schéma les « Arabes » et les « musulmans » des « Occidentaux, soutien d'Israël » ; les pays du Tiers-Monde seraient maintenus dans la dépendance économique, politique et militaire, des « puissants » de ce monde. L'alliance du roi Hasan II avec « l'ennemi » favorise la transposition du schéma de pouvoir prévalant à l'intérieur du pays sur celui des rapports de forces construits à l'échelle transnationale. Dans cette équation, le leader - Saddam Hussein en l'occurrence - est le représentant des bafoués auxquels ces derniers s'identifient dans le défi qu'il lance à un adversaire plus puissant que lui, qui lui refuse l'équité dans le traitement, qui lui renie le droit à l'armement et au rééquilibrage des richesses, qui le trahit I Là, survient l'autre ligne de déplacement par rapport au schéma de la crise sociale. Le 14 décembre, ce sont les marginalisés qui expriment leur rancœur à l'égard de l'« ici » et de l'Occident qui les « rejettent ; pendant la guerre du Golfe, les membres des classes moyennes et des couches supérieures - ceux qui se pensaient dans une situation d'intégration aussi bien dans leur pays que dans le monde - se joignent à eux, se sentant stigmatisés, abandonnés par un système qu'ils pensent s'être approprié, mais qui les bannit, notamment en s'alliant à leur « ennemi » et en pratiquant avec eux ce qu'ils perçoivent être une politique du « deux poids, deux mesures ». Ce schéma rejaillit lors de chaque confrontation entre les « puissants » de ce monde et les « humiliés », arabes ou musulmans.

    47 Le quasi-unanimisme dont ont fait preuve les Marocains durant la guerre du Golfe n'a pas son équivalent en Égypte (Roussillon, 1990). Si certains ont défendu la position des États-Unis, considérant que Saddam Hussein n'a obtenu que ce qu'il a cherché en défiant plus puissant que lui et en menaçant les intérêts vitaux de la première armée mondiale, d'autres ont plutôt relevé les aspects conflictuels de la dynamique régionale, mettant l'accent sur les rivalités et les rancoeurs des protagonistes arabes en présence. Y compris parmi ceux qui étaient défavorables à l'intervention américaine, les positions n'étaient pas unifiées. Le journaliste, qui au dénouement de la crise a décidé d'apprendre l'hébreu et de se rendre en Israël, était pourtant contre l'intervention de l'Égypte aux côtés des États-Unis et de l'Arabie Saoudite pendant la guerre du Golfe. Selon lui, « les intérêts » de l'Égypte commandent que le berceau des pharaons opère une « rupture épistémologique », se dégage de son environnement culturel arabe - quitte à adopter l'anglais comme première langue d'enseignement -, et établisse des relations équilibrées avec toutes les forces régionales : Irak, Israël, Iran... Son souci premier en 1991 était de ne pas rompre l'équilibre du Moyen-Orient, en défaveur de l'Égypte, par l'apport d'un soutien à une force plutôt qu'à une autre. Tout en condamnant la destruction de la plus importante armée arabe par une puissance occidentale, des interviewés étaient contre l'incursion irakienne au Koweït. On ne peut pas s'en prendre à Israël parce qu'il occupe des terres qui ne lui appartiennent pas et en même temps approuver la violation du droit international par un président arabe, estime une militante pro-palestinienne de gauche de l'université de 'Ayn Shams, âgée de 23 ans. Pour un jeune commerçant de Sûq Tawfîqiyya, très friand de business avec les touristes occidentaux, Saddam Hussein s'est conduit comme un « idiot ». Il avait une bonne raison de s'attaquer directement à Israël qui a détruit sa base nucléaire en 1981. Au lieu de cela, il s'en est pris à un État pétrolier paisible et prospère, qui ne bénéficie pas d'une organisation en vue de la guerre. D'autres, enfin, ont soutenu Saddam Hussein, justement parce qu'il a défié plus puissant que lui, qu'il a menacé Tel-Aviv. Certains ajoutent que cela n'aurait été que justice que la gestion des richesses arabes revienne à ce leader plutôt qu'aux monarques de la région. Aux yeux de ceux qui ont condamné le rôle joué par les Américains, « défenseurs d'Israël » ou « suppôts du nouvel ordre mondial juif », l'affaire bosniaque a confirmé que l'interventionnisme de la puissance mondiale a pour corollaire l'attentisme et le laisser-faire lorsque les intérêts de celle-ci ne sont pas en jeu (Farag, 1996, p. 41 -50). De là à construire un monde polarisé confessionnellement, il n'y a qu'un pas, vite franchi par certains.

    48 Comment interpréter le consensus marocain face à l'émiettement de la construction des significations chez les jeunes Cairotes ? Les modes d'insertion dans l'« ici » et dans l'Ailleurs offrent une première grille de lecture. Au Maroc, la proximité et le désir d'Occident semblent beaucoup plus intenses qu'en Égypte. Ce sont, cependant, les dissemblances au niveau des trajectoires nationales respectives qui peuvent contribuer à nous éclairer sur l'interprétation collective du conflit par les Marocains dans des termes historicisés, opposant un « nous » arabo-musulman, à un ennemi occidental. L'expérience du nationalisme arabe et des leaders charismatiques est fondamentalement différente, ici et là. L'arabisme a un fort retentissement dans l'imaginaire des jeunes Marocains, mais le Machrek reste lointain. Les interviewés cairotes ont vécu, de plusieurs manières, l'implication active de l'Égypte dans les affaires arabes. Nombreux parmi eux sont ceux qui n'en retiennent que les guerres, les pertes humaines et matérielles. Certains affirment que si la « mère du monde » s'était davantage préoccupée de ses intérêts, au lieu de s'investir dans un rôle régional, elle ne serait pas aujourd'hui comptée dans les rangs des pays sous-développés. Beaucoup d'interviewés, y compris de sensibilité nassérienne, défendent l'idée qu'il n'y a plus qu'une seule guerre à mener : celle de l'économie. Saddam Hussein est par ailleurs un leader du type de Gamâl Abdel Nasser. Un sentiment de lassitude face au charisme de ceux qui « osent défier » traverse bon nombre d'entretiens effectués au Caire. Pour un jeune marxiste, dont l'engagement s'est pourtant cristallisé pendant la guerre du Golfe, il vaut mieux pour le pays être gouverné par un fonctionnaire - Hosni Mubarak - qui se contente de gérer des dossiers, plutôt que d'être conduit par de vrais leaders politiques qui, dans l'histoire récente, n'ont mené l'Égypte que vers les catastrophes. Les jeunes Marocains quant à eux n'ont connu que Hasan II. Et, souvent, ils considèrent qu'un chef comme Nasser ou Saddam constitue une alternative au régime monarchique. Par ailleurs, le rapport aux pays arabes pétroliers contraste ici et là. Au Maroc, la péninsule Arabique symbolise souvent la richesse non-méritée et non-redistribuée. En outre, ses monarques sont associés au souverain alaouite. Celui-ci est aussi accusé d'avoir ouvert les portes du Maroc aux Saoudiens et aux Koweitiens, de les avoir autorisés à venir commettre les turpitudes sexuelles prohibées chez eux. En ce qui concerne l'Égypte, les pays pétroliers ont pendant longtemps été des destinations privilégiées pour les candidats à l'émigration. Les Égyptiens n'ont pas beaucoup de sympathie pour les Arabes de la péninsule ; mais, l'écho des misères endurées par les travailleurs égyptiens en Irak, les pertes matérielles que ceux-ci y ont subi pendant la crise du Golfe ont largement diffusé un sentiment anti-irakien. Ces différences de configurations nationales se sont traduites par des réactions dissemblables lors du conflit du Golfe, qui a pourtant constitué un moment fondateur dans les rapports entre Occident et monde arabe.

    49 Depuis cet événement se cristallise, ici et là, l'idée que le monde musulman est stigmatisé et que l'Occident multiplie les coups montés pour le détruire. En Égypte comme au Maroc, des interviewés affirment que si l'extrémisme religieux a été encouragé par les États-Unis par le biais de l'Arabie Saoudite et de l'Afghanistan, le terrorisme et la violence ont directement ou indirectement été suscités par les grandes puissances dans le but de nuire. Par ailleurs, d'après des jeunes du sûq Tawfiqiyya, la violence en Algérie serait le fait de l'interventionnisme français : la France a refusé à un pays le droit de choisir ses gouvernants. Pour d'autres, les Occidentaux amplifient tout événement, aussi minime soit-il, pourvu que celui-ci avilisse l'image de l'islam, qu'ils veulent associer au terrorisme dans l'esprit de tous. Parfois, plusieurs raisonnements se bousculent dans un même entretien. Un fonctionnaire de Shubra al-Khayma défend, dans un premier temps, l'opinion selon laquelle l'organisation internationale du Jihâd souhaite agir en vue de renverser les régimes corrompus pour instaurer l'islam. Puis, il affirme que les membres de ce mouvement sont étrangers au déferlement de la violence et que celle-ci est plutôt alimentée par l'Occident qui cherche, sciemment, à diviser les musulmans et à en finir avec l'islam qui lui fait peur.

    50 La fascination exercée par un espace qui ferme ses frontières détermine en grande partie sa diabolisation. Au Maroc, voire en Égypte, le sentiment que l'Occident se verrouille tout en exhibant ses attraits - notamment par le biais du tourisme et de la parabole - suscite des tensions. Le sentiment de non-intégration, surdéterminé par la perception d'une stigmatisation, voire d'un rôle imposé - l'islam construit par « l'Occident » comme nouvel ennemi après l'effondrement du bloc de l'Est - conduit par moment la personne ou le groupe à se situer dans un rapport conflictuel historicisé remontant aux croisades, en passant par les épisodes coloniaux et trouvant leur aboutissement dans la guerre du Golfe et le massacre des Bosniaques. Ce schéma prédomine au Maroc face à une tendance, représentée essentiellement par le pouvoir et les grands entrepreneurs, qui affirme timidement la vocation du dragon chérifien, en voie d'intégration au marché européen. En Égypte, la construction hostile des relations entre l'Occident et l'islam rivalise avec une vision désabusée du rôle arabe de l'Égypte : «La mère du monde a trop donné, trop souffert. » Dans cet esprit, une partie des interviewés cairotes chante les louanges de l'lnfitâh, considère que la paix avec Israël est une bonne chose, et que Saddam Hussein s'est ridiculisé.

    51 Soulignons, encore une fois, qu'il existe une correspondance entre, d'une part, le mode d'insertion dans la ville et dans le monde de la globalisation, et d'autre part, l'intensité de l'attraction exercée par l'Ailleurs. L'individu en position de non-intégration ou de ségrégation est plus tenté par le départ, comme alternative ou nouveau projet de vie, que celui qui est dans une situation d'enclavement ou d'intégration. Plus on est ancré dans son groupe, moins on envisage une migration autre que ponctuelle. Plus l'Ailleurs est vivable chez soi, moins la tentation de partir est grande. Les privilèges socio-économiques atténueraient les frontières, doteraient les individus d'un grand pouvoir de mobilité.

    52 Comparativement au Maroc qui paraît beaucoup plus ouvert sur l'Occident, l'Égypte est souvent présentée comme une société où de fortes régulations sociales freinent aussi bien l'affirmation individuelle que l'appel de l'Ailleurs, suscité par des motivations autres qu'économiques. Or, les enquêtes effectuées nous ont permis de réaliser que les phénomènes observés au Maroc trouvent leur équivalent au Caire, notamment chez les jeunes évoluant au contact du tourisme et de son industrie. Dans la mesure où l'accès à l'Occident constitue une ressource potentielle - au moment même où les opportunités offertes par les pays du Golfe se tarissent -, celui-ci intervient, dans certaines circonstances, dans la structuration des relations au sein du groupe ; il fonde aussi des rivalités qui s'accompagnent de négociations de valeurs, en relation avec les nouvelles fragmentations socio-économiques produites par une politique d'Infitâh ayant engendré de nouvelles couches sociales et sources de richesses. L'articulation, sous un mode comparatif, de trajectoires nationales et de modes d'insertion individuels, contribue à mesurer autrement l'impact produit par l'Ailleurs.

     

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