• Fatwas et sexualité

    Al-Jazira, phénomène médiatique arabe

    Dr Khaled Mountasser El Aph (Londres) dans Courrier International, 25/09/2003, N° 673

    Evoquer la sexualité dans les médias arabes est souvent interdit aux psys et autres thérapeutes. Seuls les religieux sont habilités à en parler, parfois même de manière pornographique, s'indigne un médecin égyptien. Il n'y a rien à redire à ce que les oulémas s'expriment sur la sexualité, à condition qu'ils n'en aient pas le monopole et n'empêchent pas d'autres d'en parler. C'est quand même incroyable que certains religieux musulmans soient devenus les seuls "concessionnaires" habilités à écouler les derniers modèles du discours sexuel dans les médias! Et comment se fait-il qu'ils soient exemptés des lourdes contraintes habituelles de la censure et des poursuites qui frappent ordinairement ceux - médecins ou spécialistes - qui osent s'aventurer dans ce domaine tabou. Car, quand même, ces cheikhs se permettent d'aborder à tort et à travers toutes les questions sur la sexualité, avec force détails, sans que cela soulève la moindre objection, ni de la part des responsables, ni même du public d'habitude si prompt à "sortir ses griffes" lorsque ces sujets sont traités par des spécialistes. Là, au contraire, quand ces religieux parlent de sexe, non seulement personne ne crie au scandale, mais le public en redemande, en avançant l'adage qui excuse tout: "pas de fausse pudeur en matière de religion" ! Oui, le domaine sexuel est impudique s'il est abordé par des blouses blanches et tout à fait vertueux s'il est divulgué par des enturbannés... Sa vertu est bien plus grande encore lorsque s'y aventure le cheikh Al Qaradawi sur la chaîne satellitaire Al Jazira. En revanche, quelle débauche et quel dévergondage ont bien pu s'emparer des deux médecins, l'un psychiatre et l'autre urologue, qui, un jour, en parlant de sexualité lors d'un programme éducatif télévisuel, ont osé prononcer le mot "masturbation"? Cela a soulevé chez les téléspectateurs tant de colère que l'existence même de la chaîne s'en est trouvé menacée! J'étais travaillé par ce genre de paradoxe lorsque je lus dans l'avant-dernier numéro de la revue Aqidati ["Ma foi"], qu'il y serait bientôt publié une fatwa promulguée par le cheikh Al Qaradawi concernant les principes moraux de la jouissance entre époux. Je me suis empressé d'acheter, sans doute, je l'avoue, par masochisme, le numéro suivant de la revue. J'ai donc lu la fatwa tant attendue et je prie nos chers lecteurs de plus de 50 ans (!) de la lire aussi :"A l'époque où vivaient encore les compagnons du Prophète, il arriva que l'un de ceux-ci, alors qu'il cajolait sa femme, lui suça le sein et la téta, c'est-à-dire qu'il en aspira un peu de lait. Il s'en alla alors consulter Abou Moussa al-Achaari, qui lui dit : ' 'Tu es fautif ; cela t'est interdit.' Puis il alla prendre l'avis d'Abdallah ibn Massoud, qui lui répondit : 'Tu n'as pas commis de faute, l'allaitement ne concerne que les deux premières années, car, comme l'a précisé le Prophète, les mères allaiteront leurs enfants deux années. Cela veut dire que téter sa femme n'est une faute que durant les deux premières années de l'enfant. Au-delà, il n'y a pas de faute. L'homme peut donc téter sa femme, c'est un moyen parmi d'autres de jouir, et il n'y a aucune honte à cela.'" Pour ma part, je pense que, si le baiser sur les seins est une affaire entendue, le passage sur l'allaitement me paraît fort douteux et, loin de dépendre de l'opinion d'un mufti, relève plutôt du pédiatre et d'une solution de sevrage ! Le second paragraphe de la fatwa, lui, est bien plus "chaud" et autrement plus excitant ; notre cher Al Qaradawi s'est surpassé. Il affirme : "Les théologiens de l'islam ont autorisé le baiser génital (entendez : la caresse bucco-génitale), aussi bien celui de la femme pour son mari que celui du mari pour sa femme, et il n'y a aucune honte à cela. Pourtant, si le but de ce baiser est l'éjaculation (entendez : s'il s'agit d'une fellation ou d'un cunnilingus), alors on peut en ressentir de la répugnance, mais je n'irai pas jusqu'à l'interdire car il n'existe aucune preuve [écrite] de son interdiction. On n'est pas en présence d'un orifice sale comme l'anus... Si une personne prend son plaisir par la bouche, c'est un comportement qui sort de l'ordinaire, mais on ne peut l'interdire, surtout si c'est avec l'accord de la femme et qu'elle aussi y prend du plaisir... Dieu seul le sait." Nous tenons là, de toute évidence, la partie la plus clairement porno de la fatwa qui, si elle émanait dans les mêmes termes d'un professeur de faculté dans le huis clos d'une salle de cours, aurait pour conséquence son arrestation immédiate, sous l'inculpation d'atteinte à la pudeur. Mais, puisque cette fatwa "strip-tease" sort d'une tête enturbannée, elle peut traverser sans danger le champ de mines de toutes les censures. Mais Al Qaradawi et les autres boutiquiers ne se contentent pas d'utiliser la presse écrite pour vendre leurs fatwas sexy aux frustrés d'une religiosité plus stricte, ils envahissent aussi les émissions de télévision ! Ainsi, lors d'une émission sur la chaîne Al Jazira traitant des rapports conjugaux, le cheikh Al Qaradawi a abordé les préliminaires de l'acte sexuel en les incluant dans "l'obscénité" qui est nécessaire selon lui quand les conjoints ne se trouvent pas au même degré de désir : "Supposez que l'envie de l'homme soit déjà aiguillonnée, mais que la femme, elle, ne soit pas prête et qu'elle ait besoin de temps ; c'est à lui de la préparer par des attouchements, des caresses et des mots qui l'incitent à rejoindre son désir." Le cheikh poursuit en faisant le distinguo entre les moeurs des Juifs, qui ne connaissaient jadis qu'une seule position sexuelle, et celles de la tribu des Qurayshites [à laquelle appartenait Mahomet], dont les hommes prenaient leurs femmes par-devant, en levrette, sur le côté, etc., même si lui, Al Qaradawi, déconseille la prise en levrette que la femme, dit-il, n'apprécie guère, n'y prenant aucun plaisir (sic) ! A propos des films porno - que des fatwas d'autres religieux avaient autorisé à regarder -, le vénérable cheikh déclare qu'il est facile de les remplacer par des moyens que les gens ont découverts par eux-mêmes. "Aujourd'hui, assure-t-il, l'homme peut exciter sa femme par la parole, le baiser ou les attouchements. De son côté, la femme peut émoustiller son mari par un parfum, un timbre de voix, de la lingerie..." L'animateur informe alors le cheikh que la majorité des messages qui parviennent à l'émission demandent qu'il s'exprime sur le plaisir buccal, et voilà notre ami reparti dans son domaine d'expertise, avec moult détails. Ensuite, il déclare licites les relations sexuelles dans lesquelles l'homme et la femme sont tout nus, envers et contre tous les hadiths du Prophète, affirmant que la nudité engendre faiblesse et oubli... Pourtant, le pire est à venir, accrochez-vous ! Voici d'abord la question d'un téléspectateur d'Oman qui demande le point de vue de l'islam sur cet homme qui, pour s'exciter pendant le rapport, dit des obscénités à sa femme et lui demande d'imaginer qu'elle couche avec un Noir et que lui s'accouple avec une blonde ! Ou encore cette question encore plus étonnante de celui qui veut savoir s'il peut s'offrir deux de ses épouses en même temps ! Au passage, Al Qaradawi donne l'avis de la religion sur l'éjaculateur précoce, qui jouit bien avant sa femme et s'engage dans des explications médicales sans fondement pour justifier que le désir sexuel de l'homme est plus fort que celui de la femme et que celle-ci est tenue de satisfaire son mari qu'elle en ait envie ou pas, qu'elle y soit prête psychologiquement ou pas ! Il termine en conseillant à la femme d'emprunter aux "filles publiques" tout leur art pour séduire et satisfaire son mari.

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