• Abdelkader Lamoudi. Ancien membre du Groupe des 22

    Abdelkader Lamoudi. Ancien membre du Groupe des 22

     

    «Nos dirigeants ont un penchant pour la dictature»

    Photo : B. Souhil

    Mustapha Benfodil
    05 juillet 2018 à 2 h 05 min

     

    C’est l’un des tout derniers membres du Groupe des 22 ; pour tout dire, il ne reste plus que lui et Othmane Belouizdad après la récente disparition de Amar Benaouda. Lui, c’est Abdelkader Lamoudi, 93 ans et la mémoire étonnamment intacte, bon pied bon œil, le verbe haut et l’engagement impétueux d’un jeune maquisard. Si Abdelkader, c’est aussi du charisme,  une aura, quelque chose qui tient de ce magnétisme des grandes figures du Mouvement national, lui qui a croisé sur les bancs de l’école, à Biskra, un certain…Larbi Ben M’hidi, qui a adhéré très jeune au PPA puis à l’OS avant de prendre des responsabilités importantes au sein de l’Organisation spéciale dans la région de Biskra-El Oued et le Sud-Constantinois. A ce titre, il a aussi joué un rôle-clé dans l’approvisionnement en armes des premiers maquis, notamment dans les Aurès.
    Cette interview, on peut le dire, est une première tant sa parole publique est rare. Abdelkader Lamoudi a toujours décliné poliment les demandes d’entretien, chose qu’il a tenu à nous rappeler. Il aura été la discrétion même. Homme de devoir, sitôt l’indépendance du pays acquise et la mission accomplie, il a choisi de se retirer avec dignité, laissant sa place propre, immaculée, comme ses habits de lumière, répétant humblement que son combat, il l’a mené pour l’Algérie, pas pour les honneurs, encore moins le pouvoir. Quel meilleur mentor, pour rappeler au bon souvenir de nos compatriotes, les jeunes surtout, le long chemin de la libération en ce 56e anniversaire de l’indépendance, que ce pionnier parmi les pionniers du combat anticolonial, acteur et témoin de premier plan, et qui nous livre le «making of» de l’insurrection de Novembre de l’intérieur. Son témoignage opère une formidable reconstitution du contexte pré-54 en produisant au passage une radioscopie rigoureuse des forces en présence et les tendances qui s’opposaient au sein du bloc nationaliste, PPA-MTLD en tête, avant de mettre en lumière l’irruption décisive des cadres de l’OS. Récit précieux donc et document rare qui révèle en filigrane comment cette bande de jeunes activistes qui avaient maille à partir avec l’ordre colonial, sont devenus cette génération d’exception dont le destin s’est intimement confondu avec l’ADN de toute une nation.…

     – Nous aimerions revenir sur votre parcours militant au long cours et vos débuts au PPA puis dans les rangs de l’OS (l’Organisation spéciale). Vous étiez très jeune quand vous avez adhéré au Parti du peuple algérien (PPA) et nous croyons savoir que c’est vous qui avez fondé la première cellule du PPA à El Oued, n’est-ce pas ?

     Oui, en effet. Mon adhésion au PPA s’est faite dans une période où il y avait un bouillonnement, où les choses ont commencé un peu à bouger, les gens parlaient politique. Et surtout, à cette époque, j’avais un lien avec Ben
    M’hidi. Nous avons été à l’école ensemble, à Biskra.

     Nous sommes restés un bon moment très proches, Larbi et moi. Et de là est venue l’idée d’adhérer au PPA. Cela a commencé avec Larbi et le groupe de Biskra, puis nous leur avons emboîté le pas à El Oued et nous avons créé une cellule PPA.

     – C’était au début des années 1940 ?

     Oui, c’était vers 1943-1944. Nous avons pris ce chemin avec le PPA, et au cours de ces années de militantisme, j’ai rencontré les Didouche, Boudiaf, Larbi bien entendu et d’autres…

     – Ben Boulaïd ?

     Mostefa Ben Boulaïd, je l’ai rencontré dans le cadre de l’Organisation (l’OS, ndlr). Parce que j’avais la responsabilité du parti au niveau de Biskra, El Oued et les Aurès, après la création de l’OS. Dans les Aurès, c’était Ben Boulaïd qui dirigeait et moi je m’occupais de l’OS. Celle-ci exigeait une organisation stricte, bien structurée, et une disponibilité qui n’admettait aucun répit. Il fallait être là, tout le temps.

     Les réunions étaient périodiques. L’autorité de Mostefa Ben Boulaïd dominait toute la région des Aurès. Si Mostefa – Allah yerrahmou – était un grand chef. A côté de ce que prescrivait l’Organisation et exigeait comme travail de préparation, lui, parallèlement, faisait un autre travail. Il a sacrifié beaucoup de choses. C’était un homme aisé, il avait des biens…

     – Et même une société de transport…

     Effectivement, et aussi des vergers, un moulin, et une grande maison à Arris. Il a mis tous ses biens au service de la cause. C’est encore plus noble. Je me souviens, j’ai fait des stages dans sa propriété.

     – Dans sa ferme à Foum Toub ?

     Exactement. Il avait une ferme à Foum Toub où il hébergeait des militants qui ont participé au premier soulèvement de la Kabylie. C’est dire qu’il a consenti tous les sacrifices. Je me souviens qu’on a fait à Foum Toub un stage de fabrication de bombes.

     Il y avait un instructeur qu’a ramené l’Organisation ; il avait servi dans une unité de l’armée française qui fabriquait des bombes. Tout cela pour dire le grand mérite de Si Mostefa. Il a tout mis à la disposition du Parti et de l’Organisation. C’était sa vie.

    – Et tout cela, c’était avant 1954. C’était peu après la création de l’OS (qui a vu le jour en février 1947). On peut dire que pour vous l’option de la lutte armée était déjà tranchée à l’époque ?

     Il faut rappeler que le PPA a été fondé par des émigrés en France et par Messali Hadj. Ça, c’est indéniable. Messali Hadj a été plusieurs fois arrêté, déporté, il a beaucoup souffert… Ceci dit, quand le parti a grandi, il ne pouvait plus être dirigé par un seul homme. Le parti était partout, il englobait toute l’Algérie, et il avait besoin d’organisation, d’un bureau politique, il devait tenir des congrès…

     Dans ses rangs, il y avait des gens cultivés, des diplômés, qui ne pouvaient plus accepter l’emprise d’un seul homme sur le parti. Messali considérait que c’était son parti à lui. Dès lors, il y a eu des frictions. Bien sûr, ils ont essayé de masquer ces différends, mais il est arrivé un moment où il fallait prendre des décisions graves.

     Lui (Messali, ndlr) ne dirigeait rien en réalité. Il était souvent en captivité ou à l’extérieur, en Afrique et ailleurs… D’autres ont pris en main le parti. Il se trouve qu’au sein du PPA, les gens différaient dans leurs idées au sujet du moyen de libérer l’Algérie. Il y en a qui disaient : il faut travailler le peuple jusqu’à ce qu’il adhère au projet indépendantiste.

     D’autres estimaient que le parti avait atteint un certain degré de maturité, qu’il était présent dans tout le pays, et qu’il était temps de prendre une décision (concernant le déclenchement de la Guerre de Libération, ndlr). Parmi ces gens, il y avait Mohamed Belouizdad. Lui et ses compagnons – ils étaient quatre ou cinq – ont dit : on ne peut pas continuer à tergiverser. On subit la répression. Et puis, il faut que nous nous préparions pour l’objectif pour lequel nous nous sommes engagés.

    On a dit : il faut libérer l’Algérie, il faut donc suivre la route qui mène à l’indépendance de l’Algérie ! On ne va pas suivre éternellement les aléas de la politique, «la France organise des élections», «la France a fait ci ou ça», ça ne rime à rien. Alors, il y a eu un congrès.

     Ces idées se sont affrontées. Lahouel Hocine et ses partisans ont fait remarquer que dans le parti, il y a maintenant des courants, c’est normal ; que ceux qui veulent privilégier l’action politique poursuivent leur travail dans l’action politique.

     Et pour ceux qui veulent autre chose, on va créer une organisation à cet effet. Ils ont nommé des cadres pour s’en charger, avec, à leur tête, Mohamed Belouizdad. C’était une décision sage mais qui allait faire en sorte qu’on s’écarterait les uns des autres.

     – Ça allait accentuer la crise au sein du PPA-MTLD ?

     Ça devait conduire plus tard à la scission du parti. Les germes de la scission étaient là. Les gens qui ont créé l’OS après ce congrès ont commencé à travailler.

     On leur a dit : prenez les meilleurs des militants. Cette organisation qui était complètement parallèle au PPA devait préparer le soulèvement, faire la guerre à la France pour libérer la patrie. On a commencé à organiser l’OS. Il y avait trois régions : l’Oranie, l’Algérois et le Constantinois.

     Chacune avait un responsable. Ils se réunissaient régulièrement pour faire le point. Mais pour préparer une insurrection, ça supposait du matériel. Il fallait avoir des armes, des bombes, des refuges, toute une logistique…

     – Vous avez acheminé vous-même des armes. Comment procédiez-vous ?

     Le parti nous a donné une somme d’argent pour acheter des armes. C’est Mohamed Belouizdad qui nous a apporté l’argent. Un de nos militants à El Oued, Mohamed Belhadj, est allé à Tripoli (Libye) pour acheter les armes et il les a ramenées à dos de chameaux jusqu’à El Oued. On les a stockées chez un autre militant qui avait une petite palmeraie et nous attendions les ordres.

     Elles sont restées là pendant un moment. Après, nous avons reçu l’ordre de les acheminer vers les Aurès. Moi, Mohamed Belhadj et un autre militant, Bachir Benmoussa, nous nous sommes chargés de les acheminer avec l’aide d’un groupe de Biskra qui a loué les services de chameliers.

     Au préalable, on a tâté le terrain pour choisir le meilleur moment pour sortir et on a procédé à une reconnaissance du chemin. On a accroché les sacs chargés d’armes aux flancs des chameaux et on est sortis vers les coups de 8h du soir. On a choisi le moment où il n’y avait pas de lune. On devait déposer cet armement aux abords des Aurès.

     – Ce lot d’armes a servi plus tard lors du déclenchement de la Révolution le 1er Novembre 1954 ?

     Bien sûr ! D’ailleurs, c’était la plus grosse quantité d’armes que nous avons réussi à nous procurer. Les autres avaient quelques armes récupérées auprès de particuliers. Mais là c’était une quantité conséquente qui comprenait des fusils, 3 ou 4 mitraillettes et beaucoup de munitions.

     La traversée a été éprouvante. Nous étions épuisés, mais nous ne pouvions pas nous arrêter. Nous étions encore proches des zones d’habitation. Nous avons marché toute la nuit et le jour suivant jusqu’en début d’après-midi.

     On était très, très fatigués. On s’est assis dans un endroit à l’abri et on a fait reposer les bêtes. On a repris ensuite notre marche jusqu’à Zeribet Hamed. Pas Zeribet El Oued, Zeribet Hamed.

     Il y avait quelqu’un à qui on devait remettre les armes. Une fois notre mission accomplie, nous sommes rentrés à Biskra. On ne devait pas s’occuper de la suite, c’était cloisonné. C’est un peu plus tard que nous avons appris que c’est Ben Boulaïd lui-même qui les a récupérées. Il est venu avec deux ou trois de ses aides accompagnés de mulets.

     Parce que pour gravir la montagne, les chameaux ne faisaient pas l’affaire. Ils ont récupéré les armes et les ont planquées en un lieu sûr dans les Aurès. Après, Ben Boulaïd les a distribuées. Nous, on a continué notre travail en essayant de faire monter vers le nord tout ce qu’on pouvait comme armes. On a même mis des armes dans des sacs de dattes sèches.

     On a envoyé plusieurs fois des armes comme ça. Certaines étaient enroulées dans des couvertures. Il y avait un militant à Biskra, Ahmed Zakouni, commerçant de son état. Il avait des locaux et il les gardait chez lui jusqu’à ce qu’on vienne les récupérer. C’est ainsi qu’on a acheminé les armes par petites quantités.

     Il y avait également un militant qui possédait un camion, et qui a transporté un lot d’armes à Constantine, précisément à Condé Smendou, l’actuelle Zighoud Youcef. De la même façon, nous avons expédié des armes vers Annaba, Skikda, Sétif… Tout le monde a eu sa part d’armement. Certes, ce n’était pas une grande quantité mais assez pour faire un peu de bruit.

     – Venons-en maintenant à la réunion des 22 à laquelle vous avez participé. L’objectif de cette réunion, c’était d’unir vos forces après la crise du PPA-MTLD ?

     Il fallait aller à une autre étape. Il faut préciser que les présents étaient tous des cadres de l’OS. C’est l’OS qui s’est occupé de tout. Parce que le parti qui continuait à activer parallèlement était un peu éloigné de notre organisation. Entre-temps, il y a eu l’affaire du militant de l’OS à Tébessa qui s’est rendu à la police.

     (Il s’agit de Khiari Abdelkader, dit R’haïm ; cela s’est passé le 18 mars 1950, ndlr). C’est ainsi que la police française a découvert l’existence de l’Organisation. Le nidham tout entier a été démasqué. Les principaux responsables de l’OS sont entrés dans la clandestinité.

     Parmi eux Boudiaf, Ben M’hidi, Mourad (Didouche) et beaucoup d’autres militants qui se sont mis au vert pour ne pas être arrêtés. Mais vous savez, quand Dieu le Tout-Puissant décide de quelque chose, aucune force ne peut contrarier Ses desseins.

     Si ce bonhomme ne nous avait pas dénoncés, ces dirigeants n’auraient pas basculé dans la clandestinité. Or, c’est dans la clandestinité que tout s’est joué. Ils se sont sentis traqués, mis au pied du mur. Ils se sont dit : on ne peut rester dans la clandestinité éternellement.

     Parmi eux, Boudiaf qui était notre porte-parole auprès du Comité central, a dit aux responsables du parti : nous avons monté une organisation et nous sommes condamnés à cause de cette organisation. Maintenant, il faut aller jusqu’au bout et advienne que pourra ! Ils lui ont répondu : le moment n’est pas encore venu. Et ça a provoqué une cassure dans le parti.

     L’OS n’était plus un organisme du parti, c’était un organisme autonome. Ces divergences ont fait que l’OS s’est retrouvée seule. Dans cette atmosphère tendue, il y a eu l’histoire de Messali et la scission qui a suivi. Messali ne voulait rien savoir.

     Il disait : «Le parti taâna !» ; il a rué dans les brancards. Les gens du Comité central, Lahouel Hocine, Lamine Debbaghine et d’autres lui ont rétorqué que le parti n’appartenait à personne, que tous ceux qui voulaient servir l’Algérie en faisaient partie.

     Et là, il s’est produit une scission en bonne et due forme. Une scission telle que les militants se sont mis à s’entretuer. Des militants du PPA ! Les uns avec Messali, les autres avec le Comité central. Tous les militants de base ont choisi le messalisme. Et tous les cadres, ceux qui avaient des responsabilités, étaient contre Messali.

    Le Comité central s’est senti amoindri. Ils ont eu peur en constatant que les militants de base étaient tous avec Messali. Il y a le troisième larron qu’est l’OS. Ses partisans disaient : que vous vous chamailliez ou que vous vous entretuiez, c’est votre affaire. On s’en fout ! On n’est pas là pour faire la police. On est là pour libérer l’Algérie.

     On ne s’occupe que de ça. Le Comité central a voulu se servir de l’OS pour contrecarrer Messali et pour remonter dans l’opinion publique. De notre côté, on était demandeurs aussi. On n’avait pas de ressources financières, nos moyens étaient très limités.

    On leur a demandé de nous donner un peu d’argent, un peu de moyens, pour préparer notre projet, et en retour, on se chargeait de leur ramener les militants. C’est ainsi qu’est né le CRUA (Comité révolutionnaire pour l’unité et l’action, créé le 23 mars 1954, ndlr).

     On s’est finalement rendu compte qu’on ne pouvait pas s’entendre. Les dirigeants de l’OS ont compris que les gens du Comité central n’étaient pas disposés à nous donner les moyens pour passer à l’action et qu’ils se jouaient de nous. Ils (les responsables de l’Organisation spéciale, ndlr) ont réuni tous les militants qui étaient dans l’OS.

     Il fallait partir avec ça pour déclencher l’insurrection. Mais il fallait que ce soit une décision plus ou moins collégiale. C’est une décision grave, avec son lot de morts et de sacrifices. Ils en étaient conscients. On ne peut pas prendre une telle décision avec deux, trois ou cinq dirigeants.

     Ce n’est pas suffisant. C’est ainsi qu’est venue l’idée de réunir les 22. Ils étaient tous choisis parmi les cadres de l’OS. Ils ont pris des responsables d’un peu partout. Moi, j’étais à Biskra. Ils nous ont dit : on va tenir un congrès et on va prendre une décision. Voilà comment il y avait eu 22 membres à ce conclave. On a sollicité des personnalités pour assister à la réunion, ils n’ont pas accepté. Lamine Debbaghine n’a pas voulu, Mehri n’a pas voulu.

     Aucun des centralistes n’est venu. Krim Belkacem, qui était un renard des montagnes, avait fait savoir que la région de la Kabylie est derrière Messali du fait que l’émigration algérienne en France avait des liens étroits avec Messali et était influencée par ses idées.

     – Surtout que l’ENA, l’Etoile nord-africaine, est née dans les milieux de l’émigration algérienne en France…

     Tout à fait. Krim était un rebelle. Il était recherché. Il n’avait pas assisté à la réunion des 22 par crainte d’être arrêté. Il assurait que toute la Kabylie était messaliste en ajoutant : prenez la décision que vous voulez et transmettez-la moi. Je me porte garant de l’adhésion de la Kabylie à votre action.

     – La plupart des présents étaient recherchés ?

     Oui, la majorité d’entre eux étaient dans la clandestinité. Il y avait une quinzaine de cadres qui étaient recherchés.

     – Et Abane était en prison…

     Abane était encore en prison, et quand il est sorti, la Révolution avait non seulement commencé mais elle était déjà organisée.

     – Boudiaf et Ben Boulaïd avaient tenu à rencontrer Messali avant la réunion des 22 ; pourquoi ?

     Ils ont été voir Messali (qui était en résidence surveillée à Niort de 1952 à 1954, ndlr). Messali Hadj fait partie des personnalités qui ont été sollicitées en tant que dirigeant.

     C’est pour vous dire qu’on a fait les choses légalement, on a tout essayé. Non seulement il fallait prendre la décision de façon collégiale avec l’accord de tous, mais c’était aussi pour éviter la scission et les luttes fratricides entre le Comité central et Messali. Mais eux sont restés dans leur inimitié. Messali a dit : c’est moi qui décide de la Révolution, c’est pas vous ! Il les a renvoyés.

     A partir de là, il fallait faire sans lui et c’est tout. Ce n’était pas facile dans la mesure où, comme je le disais, une majorité des militants de base étaient plus ou moins sympathisants avec Messali. Après, il a organisé son congrès en Belgique (le congrès d’Hornu, ndlr).

     Il a voulu faire les choses à sa mesure. Nos dirigeants actuels et passés ont tous un penchant pour la dictature. Ils ont tout fait pour étouffer le peuple. Mais Messali aurait fait dix fois plus. Vu sa personnalité, il aurait fait pire.

     – Il était dans le culte du «zaïm» ?

     Ah oui ! Pourtant, ils lui ont assuré qu’il était toujours le chef. Il lui dont dit : reste à l’étranger, va en Egypte, où tu veux, et parle au nom de la Révolution. Qu’il soit juste avec nous, qu’il nous soutienne. Mais il a refusé.

     Notre groupe de l’OS, ceux qui ont déclenché la Révolution, ont vraiment employé tous les moyens pour essayer d’associer le plus grand nombre à cette résolution. Finalement, on a fait avec ce qu’on avait, à savoir les militants de l’OS et les cadres recherchés. Il y avait comme je vous l’ai dit 14 ou 15 recherchés sur les 22.

     Didouche Mourad, Boudiaf, Ben M’hidi, Bitat, étaient recherchés, de même que Ben Boulaïd qui était de tous les coups, Abdeslam Habbachi aussi. Il y avait également un militant de Souk Ahras et plusieurs de Annaba.

     – La principale résolution de la réunion était l’adoption du principe du déclenchement de la lutte armée ?

     Oui, et il fallait désigner des gens qui allaient coordonner les actions. En réalité, les membres du comité qui devait diriger la Révolution se sont imposés naturellement par leur personnalité et leur parcours. Ce comité comprenait : Didouche Mourad, Boudiaf, Ben M’hidi, Ben Boulaïd et Bitat. Ils ont été rejoints ensuite par Krim Belkacem.

     – Il n’y a pas eu de divergences au cours de la réunion ?

     Non, non, il n’y avait pas de divergences, encore moins concernant la décision portant sur le déclenchement des hostilités. Comme je le disais, sur les 22, au moins 14 étaient recherchés. Ils vivaient dans les douars, dans les montagnes…Ils étaient dans la clandestinité et ils ne pouvaient pas supporter cette situation plus longtemps.

     Ça devenait insoutenable. Alors ils ont dit : c’est maintenant ou jamais. Il n’y avait aucune opposition à cette décision, seulement des observations. Boudiaf avait fait un exposé de la situation. On se disait : lahkaya khlasset, c’est fini, on est arrivés au bout.

     – Quand les Six ont décidé de la date de la Révolution, ils ne vous ont pas consultés ?

     La date devait être décidée par le petit comité formé par ces gens-là. Ils devaient préparer le terrain avant le passage à l’acte. Nous avons cependant émis cette restriction : le déclenchement de la Révolution ne devait pas dépasser six mois, parce que par expérience, on sait que, après six mois, il n’y a plus de secret, et l’ennemi prend ses dispositions.

     – Donc, vous saviez que c’était pour l’année 1954 ?

     On s’était dit avant la fin de l’année, on s’est donné six mois et on a fait confiance à ce comité pour qu’il coordonne les actions. Après, ils se sont réunis à La Pointe, chez Mourad Boukechoura. Ils ont pris la décision et Krim les a assurés du soutien de la Kabylie.

     – Après la réunion des 22, vous êtes repartis chacun dans sa région pour préparer l’insurrection ?

     Oui, et on n’a plus revu les chefs de l’Organisation. Le dernier acte du Comité (des Six) était la Déclaration du 1er Novembre qui a été imprimée en Kabylie et distribuée.

     Les membres du Comité ont décidé de la date du déclenchement. Ils ont tout organisé. Même les endroits où il n’y avait pas d’hommes de l’Organisation, on a envoyé des groupes là-bas. Dans certaines zones, il y a eu des opérations symboliques. La répression de l’ennemi a été féroce. Au début, ils voulaient sauver les apparences, après, la torture était devenue systématique.

     – D’ailleurs, vous-même vous avez été torturé. Vous avez même été détenu à Serkadji…

     Mais avant, c’était à Biskra. La police française faisait des rafles à l’aveugle. Ils tâtonnaient seulement. Une fois, ils m’ont arrêté moi et plusieurs militants.

     Il y avait avec nous des communistes. Ils étaient courageux. Ils nous ont emmenés dans une caserne, nous ont secoués un peu, ensuite, ils nous ont relâchés. Ils m’ont arrêté une autre fois à Biskra et m’ont transféré à Batna. Ils m’ont gardé quelques jours et m’ont torturé. J’étais dans les locaux de la sous-préfecture.

     Il y avait des paysans des Aurès qui subissaient, eux aussi, la torture. Ils hurlaient, les pauvres. J’ai fini par être relâché et je suis revenu à Biskra. Par la suite, la police française a fait des recoupements et a trouvé qu’il y avait un certain Abdelkader qui activait dans la région.

     On leur a dit qu’à El Oued, il y avait un militant nationaliste du nom d’Abdelkader, ça peut être lui. Il se trouve que Didouche Mourad, son nom de guerre, c’était Abdelkader. Un des militants a dû dire que Si Abdelkader est venu nous voir, alors ils ont diffusé auprès de leurs services de renseignement le nom d’Abdelkader. Un de nos hommes qui avait intercepté une communication téléphonique de la police française m’a alerté.

     Je suis parti à Biskra, ensuite, j’ai gagné Alger. Et j’ai poursuivi mon action militante à Alger. L’ennemi avait déployé de grands moyens pour contrôler le territoire. Pour se déplacer d’une région à une autre, il fallait un laisser-passer. La France s’est déchaînée, les assassinats, les tueries, ont décuplé.

     On torturait, on assassinait, dans l’impunité la plus totale. Nous avons perdu plusieurs de nos frères, des militants valeureux. C’était très pénible. Ils tiraient sur les gens dans la rue, il n’y avait plus de règles. Ils ont fait tout ce qu’ils ont voulu, absolument tout !

     La France a tout fait mais Dieu a décidé que l’Algérie serait indépendante et l’Algérie a accédé à l’indépendance malgré tout. J’ai une pensée particulière pour nos frères chouhada, Allah yerhamhoum. Ils sont morts en héros. Pour revenir à nos moutons, moi, ce que j’ai fait, je l’ai fait par conviction, en toute conscience. Je n’ai jamais accepté d’entrer dans ce système.

     Il y a des gens aujourd’hui qui provoquent des polémiques, ils se bouffent entre eux. Ils se chamaillent pour des intérêts, ou pour des places.…Je n’ai jamais prêté attention à ces histoires. D’ailleurs, je n’ai jamais donné d’interview à personne. Les gens qui me connaissent savent ce que j’ai accompli. Ma conscience est tranquille. Le reste, c’est dérisoire.

     – Juste une dernière question si vous permettez Si Abdelkader : nous célébrons ce 5 juillet le 56e anniversaire de l’indépendance de notre pays. Est-ce que vous êtes inquiet pour l’Algérie, ou bien vous êtes serein ? Vous êtes confiant dans l’avenir ?

     Pour l’Algérie ? Je suis même certain qu’elle s’en sortira. L’Algérie se relèvera, corrigera ses erreurs et ira de l’avant. Il y aura toujours des hommes valeureux qui aiment leur pays et il y en a beaucoup et l’Algérie se hissera au rang des grandes nations, inchallah. Le combat continue.

     Il ne faut pas désespérer de l’Algérie. L’Algérie a payé cher son indépendance et elle ne permettra à personne de toucher à sa souveraineté. Il y aura toujours des hommes pour la protéger et préserver son indépendance.

     Je voudrais faire remarquer une dernière chose à propos des 22 : il faut se souvenir qu’en 1992, lorsque le système s’est trouvé dans l’impasse, il a fait appel à un membre des 22, en l’occurrence le frère Mohamed Boudiaf – Allah yerrahmou – pour tirer l’Algérie de la crise dans laquelle elle s’enlisait. Ils sont allés le chercher au Maroc alors qu’il était banni, C’est pour dire que les membres des 22 ont toujours répondu présent chaque fois que l’Algérie avait besoin d’eux.

    Source : https://elwatan.com/edition/actualite/nos-dirigeants-ont-un-penchant-pour-la-dictature-05-07-2018

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